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Culture

La perfection acquise par un travail infatigable et passionné

Focus 2021 AUTUMN 36

La perfection acquise par un travail infatigable et passionné La perfection acquise par un travail infatigable et passionné Cette année 2021 aura vu plusieurs jeunes virtuoses coréens être couronnés de succès par de prestigieuses distinctions lors de célèbres concours de musique internationaux et cette moisson de prix laisse entrevoir d’autres succès à venir. À la dernière édition du Concours musical international de Montréal, le premier prix de piano est allé à Kim Su-yeon, première pianiste coréenne à recevoir une telle distinction. © Denise Tamara, avec l’aimable autorisation de la Fondation culturelle Kumho Les concours internationaux de musique classique que la pandémie de Covid-19 avait conduit, l’année passée, à reporter, voire à annuler, reprennent actuellement et ont déjà consacré plusieurs jeunes talents coréens qui s’imposent dans différentes disciplines. Au nombre de ces virtuoses, figurent la pianiste Kim Su-yeon, qui s’est illustrée au Concours musical international de Montréal, le violoncelliste Han Jae-min, la pianiste Park Yeon-min, lauréate du Concours international d’interprétation George Enescu de Bucarest et le pianiste Lee Dong-ha, ainsi que le Quatuor à cordes Arete, tous récompensés au Festival international de musique du Printemps de Prague. Le baryton Kim Gi-hoon a, pour sa part, ravi la plus haute distinction du concours BBC Cardiff Singer of the World, le plus prestigieux qui soit dans le domaine de la musique vocale, et, si un autre Coréen s’y était précédemment vu décerner un prix de chant, aucun ne s’était élevé au niveau de Kim Gi-hoon. La multiplication actuelle des prouesses de musiciens coréens dans les grands concours internationaux s’explique par la formation précoce et la concurrence exacerbée auxquelles ils sont soumis dans leur pays. Hormis dans le domaine du chant, l’enseignement musical s’attache à découvrir et à développer les talents dès le plus jeune âge afin de doter le pays de ses futures générations de virtuoses. Rattaché à l’Université nationale des arts, l’Institut coréen des jeunes talents propose un cursus de formation musicale destiné aux jeunes prodiges qui se présentent avec succès à son concours d’entrée dès la troisième année du cours primaire. Une fois ce cap franchi, il leur faudra encore subir des auditions annuelles dont le résultat conditionnera leur maintien dans cet établissement, les éléments les plus brillants ayant le plus souvent été retenus non en fonction de leurs prestations, mais de leur carrière potentielle. Par ailleurs, l’accès aux grands concours internationaux ayant évolué dans le sens d’une plus grande ouverture, les jeunes musiciens ont la possibilité de faire connaître leur talent plus souvent que par le passé. Kim Su-yeon En lice au Concours musical international de Montréal, qui a vocation à révéler et encourager les musiciens talentueux âgés de moins de trente-trois ans, plusieurs jeunes Coréens s’étaient déjà vu décerner des distinctions dans les sections du violon et du chant. Cette année, une jeune femme de vingt-sept ans, Kim Su-yeon, a été la première à s’imposer au piano et a remporté à ce titre un prix d’une valeur totale de 180 000 dollars canadiens comprenant une somme de 30 000 dollars versés en espèces, une tournée dans trois villes nord-américaines et l’enregistrement d’un album sous le label Steinway & Sons. Cette manifestation en ligne portait sur des pièces enregistrées en vidéo, dont celles que présentait Kim Su-yeon, à savoir la Sonate pour piano n°30 en mi majeur op. 109 de Beethoven, la Sonate pour piano n°2 en sol dièse mineur, op. 19 de Scriabine et Gaspard de la Nuit M. 55, de Ravel, ainsi que trois des 24 Préludes du compositeur canadien John Burge, ces morceaux étant imposés. La jeune concurrente coréenne, qui réside aujourd’hui à Salzbourg, était déjà parvenue en demi-finale du Concours Reine Elisabeth de Bruxelles, lequel se trouvait presque coïncider avec celui de Montréal et exigeait également la fourniture d’un enregistrement vidéo. « N’ayant pas à me produire devant un public, j’étais moins tendue, mais je n’en avais pas moins le trac à l’idée de jouer devant une caméra et un micro », se souvient Kim Su-yeon, qui a eu l’impression d’être une comédienne de théâtre jouant face à un mur et se rappelle aujourd’hui encore avoir laissé libre cours à ses émotions. Celle que la critique a couverte d’éloges pour sa « technique extrêmement élaborée et structurée d’une précision remarquable » a su enrichir son talent et nourrir son imagination du vaste répertoire qu’il lui a été donné de découvrir à l’Institut coréen d’excellence artistique. Par la suite, elle allait obtenir une maîtrise et un doctorat à l’issue de ses études à l’Université Mozarteum de Salzbourg, qu’elle parfait actuellement dans le cadre d’un cursus avancé dispensé par ce même établissement. En raison de la pandémie de Covid-19, le Concours musical international de Montréal se déroulait cette année à distance, au moyen d’enregistrements en vidéo. Lors des épreuves finales, Kim Su-yeon a présenté un répertoire comportant des pièces de Beethoven, de Scriabine, de Ravel et du Canadien John Burge. ⓒ Capture d’écran de séquences de la compétition diffusées sur YouTube. Han Jae-min et ParK Yeon-min Créé en 1958 et ouvert avec une périodicité bisannuelle en l’honneur du compositeur et violoniste roumain George Enescu, le Concours international du même nom figure parmi les principales manifestations d’Europe de l’Est dans ce domaine. Cette année, la liste de ses lauréats coréens s’est complétée du violoncelliste Han Jae-min qui, à quatorze ans à peine, est le plus jeune artiste à s’être distingué au plus niveau en cinquante-trois ans d’histoire de cette compétition, et ce, face à des rivaux nettement plus âgés que lui. Le prix qui lui a été remis se composait d’une somme de 15 000 euros en espèces et d’invitations à de futurs événements musicaux, dont l’édition 2022 du Festival George Enescu.« Il m’a semblé que l’occasion se présentait d’être jugé objectivement pour savoir ce que je vaux vraiment », déclarera le jeune garçon à propos de sa participation. Contrairement à ses concurrents, qu’accompagnait leur pianiste habituel, Han Jae-min allait jouer aux côtés d’un pianiste roumain désigné par les organisateurs et pouvoir ainsi s’imprégner de l’âme nationale dans l’interprétation de la Sonate pour violoncelle n° 2 en ut majeur, op. 26 de George Enescu qu’il a livrée lors de la demi-finale du concours. Issu d’une lignée familiale musicienne, Han Jae-min a entrepris l’apprentissage du piano et du violon à l’âge de cinq ans avant de s’orienter vers celle du violoncelle dont il admirait la puissante résonance. Avant même d’avoir achevé ses études au collège, il allait entrer à l’Université nationale des arts, dont il sera le plus jeune étudiant. Dans la section de piano de ce même concours, Park Yeon-min, lauréate du premier prix, est quant à elle titulaire d’une licence et d’une maîtrise respectivement délivrées par la Faculté de musique de l’Université nationale de Séoul et par l’Université de musique, de théâtre et des médias de Hanovre, où elle poursuit ses études dans le cadre d’un cursus avancé. En 2020, elle figurait parmi les quatorze pianistes parvenus en demi-finale du Concours international Franz Liszt avant que ces épreuves ne soient malheureusement annulées pour des raisons sanitaires. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Park Yeon-min allait s’atteler sans plus attendre à la préparation du Concours international d’interprétation George Enescu en choisissant d’y présenter une pièce réputée pour sa difficulté, le Concerto pour piano n° 3 en ré mineur, op. 30. L’interprétation imposante et passionnée qu’elle allait en livrer lui a valu d’obtenir la récompense suprême de cette manifestation. Le violoncelliste Han Jae-min se produisant au Concours international d’interprétation George Enescu de Bucarest, qui avait lieu cette année au mois de mai et dont il allait ravir le premier prix dans la section du violoncelle à seulement quatorze ans, ce qui a fait de lui le plus jeune participant à cette compétition depuis sa création en 1958, ainsi que son plus jeune vainqueur. © Andrei Gindac, Concours international d’interprétation George Enescu Au Concours international d’interprétation George Enescu de Bucarest, la pianiste Park Yeon-min, qui a fait ses débuts au Kumho Young Artists Concert en 2014, s’est placée en tête du palmarès en jouant le Concerto pour piano n° 3 en ré mineur, op. 30. de Rachmaninov. © Andrei Gindac, Concours international d’interprétation George Enescu La multiplication actuelle des prouesses de musiciens coréens dans les grands concours internationaux s’explique par la formation précoce et la concurrence exacerbée auxquelles ils sont soumis dans leur pays. Lee Dong-ha et le Quatuor à cordes Arete Âgé de vingt-sept ans seulement et ne disposant pas d’une carrière internationale, le pianiste Lee Dong-ha n’en a pas moins triomphé ce mois de mai au Concours international de musique du Printemps de Prague, à l’occasion duquel il se produisait pour la première fois à l’étranger. Les morceaux choisis qu’il avait tirés de ses œuvres de prédilection étant tout aussi appréciés de nombreux pianistes, il allait travailler à y apporter une touche personnelle, une tâche que compliquera la tenue du concours avec un mois d’avance. Ses efforts allaient cependant s’avérer fructueux puisque le jury s’est montré sensible à cette interprétation, comme en témoignent les commentaires précis et impartiaux qu’il a formulés. Créé en 1946, le Concours international de musique du Printemps de Prague fait s’affronter des musiciens âgés de moins de trente ans. Titulaire d’une licence de l’Université Yonsei, Lee Dong-ha a également obtenu une maîtrise à l’Université de musique, de théâtre et des médias de Hanovre et poursuit actuellement un cursus de doctorat à la Münster School of Music. Dans la section des quatuors à cordes que proposait de nouveau cette même manifestation après seize années d’interruption, le Quatuor à cordes Arete allait ravir pas moins de cinq prix spéciaux venant s’ajouter au premier prix déjà engrangé. Plusieurs œuvres de Beethoven figuraient à son répertoire. Créée en septembre 2019, cette formation musicale se compose des violonistes Jeon Chae-ann et Kim Dong-hwi, de l’altiste Jang Yoon-sun et du violoncelliste Park Seong-hyeon. L’année passée, le tout premier concert qu’elle a donné au Kumho Young Chamber Concert allait être diffusé en direct par la station de radio KBS Classic FM, ce qui représentait un exploit sans précédent s’agissant de musiciens inconnus. Ils ont dès lors accédé à la notoriété et font figure d’étoiles montantes qui suivent la voie tracée par les quatuors à cordes Novus et Esmé. Le pianiste Lee Dong-ha concourait cette année pour la première fois dans une compétition de niveau mondial, en l’occurrence le Concours international de musique du Printemps de Prague, au sujet duquel il a déclaré que les conseils et commentaires des membres distingués du jury lui étaient plus précieux que le prix qui l’a récompensé. © Petra Hajská, Concours international de musique du Printemps de Prague Créé voilà à peine deux ans, le quatuor à cordes Arete se distingue déjà par sa virtuosité, comme en témoigne le premier prix qu’il vient de remporter au Concours international de musique du Printemps de Prague, dans la section des quatuors à cordes, et auquel s’ajoutent cinq prix spéciaux. © Petra Hajská, Concours international de musique du Printemps de Prague Ryu Tae-hyungChroniqueur musical

Le désert des studios d’étudiants

Image of Korea 2021 AUTUMN 48

Le désert des studios d’étudiants Le désert des studios d’étudiants « À louer studio ou deux pièces, à louer chambre meublée ou vide, à louer studio à l’état neuf, à louer… à louer… » Placardés dans les ruelles et les abribus, sur les troncs d’arbre ou les poteaux électriques, volettent des affichettes à moitié décollées que ne regardent plus les passants masqués.L’université est toute proche, mais il règne un pesant silence. À l’heure des cours en ligne qu’impose la pandémie, de tels quartiers, d’ordinaire animés, se sont vidés de leur population étudiante, à commencer par celle venue de l’étranger et repartie voilà déjà longtemps, à laquelle ont emboîté le pas les camarades coréens rentrés dans leur famille. Les propriétaires de logements ont eu beau diminuer leurs loyers de moitié dans l’espoir d’attirer d’autres publics ou pour inciter à attendre que reprenne l’enseignement classique, rien n’a suffi à endiguer l’exode. En d’autres temps, les jeunes arrivés de province se logeaient le plus souvent dans des pensions de famille où de généreuses propriétaires leur fournissaient le gîte et le couvert, sans parler du ménage et de la lessive dont elles se chargeaient parfois. Réconfortés par ces attentions délicates, leurs jeunes locataires en oubliaient le mal du pays, outre qu’ils nouaient avec leurs voisins des liens aussi forts qu’entre des frères ou sœurs. Ainsi, le mode de vie propre à cette forme de logement recréait l’esprit de communauté présent au sein de la famille élargie qui prédominait dans une société agricole. De telles scènes allaient peu à peu disparaître des mémoires avec la progression spectaculaire des entrées à l’université qui, après s’être amorcée dans les années 1980, s’est maintenue à un niveau constant par la suite et a provoqué une forte demande de logements. Pour y répondre, allaient se construire toujours plus de studios qui procuraient aux étudiants un habitat plus propice à l’indépendance et au respect de la vie privée qu’au goût de celle en collectivité. Aux chaleureux rapports humains qu’entretenaient propriétaires et pensionnaires, succédaient de simples relations de bailleur à locataire, et ce, de manière toujours plus distendue par la suite du fait de l’impératif de distance physique né de cette pandémie qui allait vider les quartiers universitaires de leur jeunesse. Un petit balcon orienté au sud, un modeste coin cuisine, une salle de bain tout aussi exiguë mais non moins impeccable, l’armoire et le bureau fournis, ainsi qu’un lit à une place composaient le décor de ces univers minuscules, mais Kim Hwa-youngCritique littéraire et membre de l’Académie coréenne des arts

Gyeongju, capitale de jadis et aujourd’hui musée à ciel ouvert

On the Road 2021 AUTUMN 34

Gyeongju, capitale de jadis et aujourd’hui musée à ciel ouvert Gyeongju, capitale de jadis et aujourd’hui musée à ciel ouvert Ville qui fait se côtoyer lieux historiques, parcs agréables et endroits très actuels, Gyeongju, capitale du royaume ancien de Silla (57 av. J.-C.-935), se veut plus que jamais musée à ciel ouvert. Au temple de Gameun situé à Yongdang-ri, une commune de l’agglomération de Gyeongju, ces deux pagodes en pierre à trois étages surplombant la mer de l’Est dépassent par leur hauteur de 13,4 mètres toutes celles qui datent de la période de Silla unifié et constituent les seuls vestiges de l’ancien temple que fit édifier Munmu, souverain du royaume de Silla, après avoir réalisé l’unité des Trois Royaumes au VIIe siècle. Elles sont classées Trésor national n° 112. Tandis que je me dirige vers la ville de Gyeongju, ce berceau de la culture bouddhique coréenne, me revient à l’esprit le fort attrait qu’exerça cette religion sur le célèbre chantre de la beat generation américaine et auteur en 1957 du roman On the road : Jack Kerouac (1922-1969). Le royaume de Silla se donna cette ville pour capitale après avoir défait les autres États de la péninsule sur les deux tiers de laquelle il allait étendre son règne entre les VIIe et Xe siècles. Quand Gyeongju parvint à son apogée, elle ne comptait pas moins d’un million d’habitants, ce qui en faisait la quatrième ville du monde par son importance, après celles de Constantinople, de Changan, l’actuelle Xian chinoise, et de Bagdad. Dans l’histoire de l’humanité, à l’exception de l’Empire romain ou des dynasties d’Égypte, peu de royaumes connurent la longévité qui fut celle de Silla et de sa capitale. Soucieux d’accroître son rayonnement, cet État entreprit de s’ouvrir sur le monde en forgeant des alliances commerciales avec la Chine pour se livrer à des échanges avec l’Europe et l’Arabie par la route de la soie, comme l’attestent les verreries romaines mises au jour dans plusieurs tombes de l’époque. Un pays tel que la Corée, qui a si souvent eu à souffrir de guerres et d’invasions au cours de son histoire, notamment, il n’y a pas si longtemps encore, de certaines menées impérialistes, ne peut que se réjouir de conserver des vestiges d’une brillante civilisation qui connut son essor à l’extrémité sud-est de la province du Gyeongsang du Sud, et dont le centre se situait à près de soixante-dix kilomètres au nord de la ville de Busan. Passé le vestibule et le couloir, les visiteurs découvrent de splendides spécimens de l’architecture bouddhique de la Corée ancienne sous forme d’une rotonde en forme de fleur de lotus, d’une statue de Bouddha assis et de divers bouddhas, bodhisattvas et devas sculptés à même la paroi. En vue de sa conservation, les visiteurs ne pourront admirer ce fabuleux panthéon bouddhique que derrière un mur de verre. © Institut national de recherche sur le patrimoine culturel, Han Seok-hong Une métropole mondiale Ne m’étant pas rendu depuis longtemps dans cette ville ancienne, j’ai choisi d’y partir par la mer, tel un explorateur venu d’autres contrées, puis, à la descente du bateau qui accosterait sur la côte Est, de visiter en premier lieu les ruines du temple de Gameun, dont le nom signifie « gratitude » et se réfère plus particulièrement au roi Munmu (r. 661-681), qui réalisa l’union nationale des Trois Royaumes. Il entreprit l’édification de ce sanctuaire pour implorer la protection du Bouddha miséricordieux contre l’envahisseur japonais, mais disparut avant son achèvement. Conformément à ses dernières volontés, on fit répandre ses cendres en mer de l’Est afin de permettre sa réincarnation sous forme d’un dragon bienveillant. Aujourd’hui moins célèbre que les autres lieux historiques de Gyeongju et de ses environs, ce temple m’a paru quelque peu à l’abandon avec son entrée gratuite et l’absence de personnel pour surveiller les lieux et en prendre soin. Au milieu des ruines, ne subsistent que quelques soubassements de constructions et deux pagodes de granit à trois étages d’une étonnante et majestueuse beauté. Il faut savoir qu’en des temps anciens, la mer s’avançait parfois jusqu’au temple et envahissait le sous-sol de son grand pavillon, un canal ayant de ce fait été aménagé pour que le roi changé en dragon puisse y pénétrer et en ressortir. Du dragon ou de l’édifice, lequel protégeait en réalité l’autre ? En vue de leur restauration, les pagodes furent démontées et l’on y découvrit des reliquaires à sarira dont la délicate exécution révèle le haut degré de savoir-faire atteint par les artisans de Silla dans le travail des métaux. Le Musée national de Corée situé dans la capitale actuelle expose ces objets d’une grande beauté et, quand je les y ai découverts, ils m’ont émerveillé plus encore à l’idée que ces trésors que l’on avait enfouis dans la pierre pour les soustraire aux regards avaient été témoins de la naissance d’une civilisation splendide. Leur histoire démontre que la vraie beauté se suffit à elle-même. Célèbre merveille de l’art bouddhique, cette statue de Bouddha assis orne l’ermitage de Seokguram qui, dans les alentours de Gyeongju, se niche dans une grotte artificielle aménagée au VIIIe siècle à mi-pente du mont Toham, dans le granit de sa roche-mère, et comportant des éléments de l’architecture gréco-romaine qui fit son apparition en Corée avec le commerce de la route de la soie. © Institut national de recherche sur le patrimoine culturel, Han Seok-hong Splendeur et mystère Désireux de découvrir les autres lieux aussi beaux qu’énigmatiques de la ville, je me hâte vers son cœur historique et parviens bientôt au pied du mont Toham, qui dresse son bouclier protecteur face au vent soufflant de la mer. Plus à l’est, à quatre kilomètres de là, un ermitage se niche dans la grotte de Seokguram dont la cavité s’ouvre à flanc de montagne, dominant la mer de l’Est. Aux côtés du temple de Bulguk, elle constitue l’un des endroits les plus emblématiques de Gyeongju et, en 1995, l’UNESCO allait l’inscrire sur la Liste du patrimoine mondial, de même que ce sanctuaire et trois autres lieux historiques coréens, un fait sans précédent pour ce pays, cinq autres sites des environs de Gyeongju venant se joindre aux cinq premiers en l’an 2000. Achevé en 774, cet ermitage représente le sommet de l’art bouddhique atteint par les architectes Silla et sa chapelle, à l’instar du Panthéon de Rome, constitue un rappel frappant des influences réciproques qui s’exercèrent dès l’Antiquité entre différentes régions et confessions religieuses. Le granit blanc de la montagne ne se prêtant ni au creusement d’une grotte ni à l’exécution de gravures, les bâtisseurs réalisèrent une grotte artificielle au moyen de centaines de morceaux de granit qui allaient lui conférer un aspect différent de celui des grottes bouddhiques indiennes ou chinoises, ainsi qu’une esthétique à nulle autre pareille. Ornée de dizaines de figures habilement sculptées qui représentent les ermites bouddhistes, elle comporte, passé une entrée voûtée, un vestibule et un couloir étroit menant à une rotonde qui abrite une statue Bouddha haute de 3,5 mètres, à l’expression sereine et d’une exécution réaliste. Assis en tailleur sur un piédestal et gravé de fleurs de lotus, ce Bouddha Sakyamuni en méditation constitue un chef-d’œuvre de l’art bouddhique. Également en forme de fleur de lotus, le dôme qui le surmonte fournit une nouvelle illustration de l’influence gréco-romaine évoquée plus haut. Aujourd’hui, la grotte de Seokguram est en grande partie fermée au public pour éviter sa dégradation et la visite de ce qui demeure accessible exige de se joindre à une longue file d’attente, mais les merveilles d’architecture qui j’y ai découverts méritaient amplement cette patience et resteront gravés dans mon esprit. Situé à environ 15 kilomètres au sud-est de Gyeongju, le temple de Bulguk, dont le nom signifie « temple de la terre de Bouddha », fut construit en 528 et constitue le temple principal de l’ordre bouddhiste coréen de Jogye, le plus important du pays. Premier site classé en raison de son histoire et de ses aspects pittoresques, il représente le plus beau joyau de l’art bouddhique de l’époque de Silla. Dans la grande cour de ce sanctuaire, les pagodes de Dabotap et de Seokgatap, c’est-à-dire, respectivement, « aux nombreux trésors » et « de Sakyamuni », s’élèvent en vis-à-vis du grand pavillon de Daeungjeon, ou « du grand héros ». À l’intérieur de la pagode de Dabotap, fut découverte une copie du Grand Sutra Dharani qui témoignait de la grande qualité des impressions xylographiques réa-lisées sous le royaume de Silla. Toutes deux classées en tant que trésors du patrimoine national, ces deux pagodes, ainsi que les terrasses en pierre élaborées qui s’étendent dans la cour du temple, constituent les seuls ouvrages d’origine, tous les autres ayant été reconstruits au cours du temps. Tapi au pied du mont Toham, le temple de Bulguk s’enorgueillit des deux célèbres pagodes qui s’élèvent dans sa grande cour et se nomment Dabotap et Seokgatap, c’est-à-dire, respectivement « la pagode aux nombreux trésors », visible au premier plan, et « la pagode de Sakyamuni ». Aux côtés de la grotte de Seokguram, le temple de Bulguk figure parmi les réalisations de l’art bouddhique de Silla parvenu à son apogée et de ce fait, l’UNESCO allait les inscrire en 1995 sur sa Liste du patrimoine culturel mondial. À Gyeongju, les tombes de Daereungwon constituent le plus important site de ce type, puisque l’on y dénombre pas moins de vingt-trois tumuli répartis sur près de 12,54 hectares dans le quartier de Hwangnam-dong, au cœur de la vieille ville, et il en émane une impression fascinante qui semble transcender le temps et l’espace. La cloche divine du roi Seongdeok, qui date de la période du Silla unifié et plus exactement du VIIIe siècle, est la plus grande qui soit parvenue jusqu’à nos jours en Corée, puisqu’elle mesure 3,66 mètres de hauteur, 2,27 mètres de diamètre à l’embouchure et de 11 à 25 centimètres d’épaisseur pour un poids de 18,9 tonnes. À sa partie supérieure, le cylindre de résonance caractéristique des cloches en bronze coréennes produit des sonorités particulièrement puissantes et profondes. Des motifs d’une délicate exécution sont gravés sur ses parois, dont ces apsaras volantes. Le musée littéraire Dong-ni Mok-wol est consacré aux deux célèbres écrivains natifs de Gyeongju que sont le romancier Kim Dong-ni (1913-1995) et le poète Park Mok-wol (1916-1978), auteurs d’œuvres marquantes de la littérature moderne coréenne qui ont pour cadre des lieux que permet de découvrir cet établissement. Reconstitution du bureau du romancier Kim Dong-ni dans l’une des deux salles du musée exposant des images et objets personnels ayant appartenu aux deux écrivains. Manuscrit d’une œuvre de Kim Dong-ni situé dans son bureau reconstitué par le musée. La littérature, les sépultures et la cloche Ébloui par la grandeur et la profondeur spatio-temporelle de ces monuments anciens, je poursuis mon chemin jusqu’au musée littéraire Dong-ni Mok-wol consacré au romancier Kim Dong-ni (1913-1995) et au poète Park Mok-wol (1916-1978), deux natifs de la ville auxquels sont dus des œuvres remarquables. En visitant ce lieu, je me remémore l’épigraphe inscrite près de la Cloche divine du roi Seongdeok, cette imposante pièce réalisée en 771, pendant la période de Silla unifié : « Les gens d’alors avaient du mépris pour la richesse et du respect pour le talent d’écrivain ». Dans la salle qui porte sur Park Mok-wol et son œuvre, j’écoute l’enregistrement d’un poème qui résume à lui seul des conceptions sur la vie et la nature proches de celle d’un autre poète, William Wordsworth. J’ai ainsi découvert que Gyeongju, outre son abondance de vestiges anciens, offrait aussi un intérêt littéraire en tant que ville natale de ces écrivains où certains lieux inspirèrent leurs œuvres. En sortant de cet établissement, je m’empresse d’aller admirer la tombe de Cheonmachong, c’est-à-dire « du cheval céleste », qui se trouve dans le parc des tumuli de Daereungwon. Ayant marché sous la pluie toute la journée, j’ai froid aux pieds, ce dont je ne m’étais pas aperçu jusque-là, tout absorbé que j’étais dans la contemplation de magnifiques paysages. Dans la ville de Gyeongju et ses alentours, on compte plusieurs centaines de tumuli, trente-cinq desquels abriteraient la dépouille mortelle de rois de Silla. En visitant l’un d’eux, je découvre une chambre funéraire magnifique, alors que je m’étais imaginé qu’un tel lieu devait baigner dans la tristesse ou le mystère, voire dans une atmosphère inquiétante. Je ne peux que m’extasier devant la piété des anciens en pensant à la quantité de main-d’œuvre qu’exigea la construction de telles sépultures et à la complexité des rites funéraires dont témoignent les multiples objets qui y sont présents. Ma visite a pour prochaine destination le centre du quartier de Hwangnam-dong, une partie nouvellement urbanisée de la ville qui crée un effet dépaysant après la vision des antiques tumuli. La mort, puis la vie. Vie et mort s’opposent-elles ou ne font-elles qu’une ? L’ancien et le moderne sont-ils irréconciliables ? L’omniprésence de ces dichotomies caractérisa autrefois Gyeongju. Au terme de cette brève excursion, je ne saurais omettre d’aller admirer une fois encore la Cloche divine du roi Seongdeok qui se trouve dans un pavillon situé dans la cour du Musée national de Gyeongju, car cet énigmatique objet est ce que j’avais le plus envie de revoir. À moitié effacée par l’usure, l’épigraphe qui l’accompagne, selon laquelle les gens d’alors avaient du mépris pour la richesse et du respect pour le talent d’écrivain, fait presque penser à un hologramme. Les fondeurs qui la produisirent devaient parfaitement maîtriser la théorie de la mécanique ondulatoire pour être en mesure de créer un instrument d’une résonance aussi pure et profonde, dont les puissantes sonorités font imaginer le rugissement du dragon légendaire surpris par le pouvoir qu’il a de protéger les nombreux sites et vestiges magnifiques de cette ville. Sous les royaumes qui succédèrent à celui de Silla, Gyeongju demeura un important centre d’activité régionale. Tous les lieux que j’y ai visités laissaient deviner ces gloires et splendeurs passées et conservaient cette beauté qui a bravé le temps grâce à l’intelligence et à la générosité de ceux qui ont œuvré pour la sauvegarde de leur patrimoine culturel. Park Sang Romancier Ahn Hong-beomPhotographe

Une jeune Anglaise en Corée du Nord

Tales of Two Koreas 2021 AUTUMN 35

Une jeune Anglaise en Corée du Nord Une jeune Anglaise en Corée du Nord Dans un livre composé de textes courts au ton très personnel et illustré de clichés pris sur le vif, une jeune Britannique évoque les moments forts de sa vie en Corée du Nord, tout en remettant en question les idées reçues dont fait l’objet la population de ce pays. À son retour de Corée du Nord, Lindsey Miller ne pensait pas écrire un livre sur ce pays, mais, en regardant ses photos, elle a ressenti le besoin de parler de son vécu, ce qui allait donner un ensemble de seize essais illustrés de deux cents photos, North Korea: Like Nowhere Else, paru en mai dernier chez un éditeur londonien. © Lindsey Miller C’est en 2017 que Lindsey Miller se rend en Corée du Nord pour suivre son mari diplomate qui y prend son poste pour deux ans. Elle s’attend alors à avoir affaire à des personnes déshumanisées qui risquent de se montrer hostiles à son égard, mais, étant d’un naturel intrépide, ces craintes ne l’empêcheront pas de s’aventurer, appareil photo en main, au-delà du quartier où vivent les expatriés, dans l’est de Pyongyang. Dans la mesure où son conjoint est membre du corps diplomatique, la jeune femme n’aura pas à subir, de la part des autorités, les habituels contrôles qui étaient susceptibles de restreindre sa liberté d’aller et venir pour réaliser des photographies. Elle s’intéressera dans un premier temps aux constructions et à leurs façades, dont elle trouve l’architecture originale, mais ne tardera pas à leur préférer les gens et leur vie. À son retour au Royaume-Uni, Lindsey Miller va renouer avec ses activités de compositrice de musique et de chef d’orchestre. Elle n’a alors pas la moindre intention d’écrire un livre sur la Corée du Nord, car, après deux années passées dans ce pays, elle a l’impression d’en savoir moins sur lui qu’avant d’y être partie. Pourtant, à force de regarder les photos qu’elle y a prises et qui font affluer bien des souvenirs, elle éprouvera le besoin de témoigner de ses découvertes. De ce désir, naîtra un livre, North Korea: Like Nowhere Else, qui rassemble deux cents photos constituant autant de tranches de vie et seize textes courts évoquant les rencontres qu’elle a faites et les émotions qu’elle a ressenties. « Ce que j’ai connu en Corée du Nord est si varié et complexe que les mots ne suffisent pas à le décrire », explique-t-elle. « Dans mon livre, j’ai plutôt cherché à faire découvrir mon vécu d’étrangère de manière sensorielle pour permettre de s’y plonger complètement. J’y parle bien sûr de mon expérience et de mes émotions, mais aussi et surtout du quotidien des Nord-Coréens ». De jeunes soldats regardent l’objectif sur cette photo, l’une des préférées de Lindsey Miller, après quoi ils allaient envoyer un baiser à celle-ci d’un signe de la main, contrairement à l’image de froideur que l’on se fait des Nord-Coréens en Occident. ⓒ Lindsey Miller Je parle certes de mon vécu, mais d’abord et avant tout du quotidien des Nord-Coréens. Les échanges humains Lindsey Miller revient sur l’une de ses photos préférées, celle de soldats nord-coréens circulant en camion, car elle résume à elle seule l’esprit de son ouvrage. Celui-ci vise en effet à dépasser l’image du régime militaire que l’on a de ce pays pour montrer que les gens y connaissent, comme ailleurs, la joie de vivre, l’espoir et l’affection de leur famille. « Si le lecteur pouvait côtoyer ces gens que j’ai photographiés après avoir lu ce que j’explique dans la légende correspondante, aurait-il une vision différente d’eux et que découvrirait-il de lui-même ? » s’interroge-t-elle. Quand elle les a rencontrés ce jour-là, ces jeunes militaires d’une vingtaine d’années l’ont saluée et l’un d’eux lui a même envoyé une bise d’un signe de la main, ce à quoi elle a répondu en faisant de même, et tout le monde a bien ri. Dans l’ensemble, la jeune femme a trouvé les Nord-Coréens « très aimables et curieux », quoique les contacts que l’on peut avoir avec eux se limitent le plus souvent à des rencontres fortuites. En tant que ressortissante étrangère, Lindsey Miller ne pouvait se rendre au domicile de Nord-Coréens qu’en compagnie d’un agent et ne devait effectuer que des appels locaux à l’aide de son téléphone portable qui n’avait pas accès au réseau de télécommunications public. « Les conversations que l’on pouvait engager étaient d’un niveau médiocre, parce que limitées dans ce qu’il était possible de dire », se souvient la jeune femme. « Il convenait d’éviter certains sujets considérés à risque tant pour l’interlocuteur que pour soi. J’avais l’impression que nous étions deux personnes en cage, sous surveillance, et que nous cherchions tant bien que mal à satisfaire notre curiosité réciproque en dialoguant prudemment pour tenter de faire connaissance. De toute manière, il n’est pas facile de tisser des liens avec les Nord-Coréens, car, dans les échanges que l’on peut avoir avec eux, on ne sait jamais dans quelle mesure ils s’expriment sincèrement, s’ils s’intéressent vraiment à ce que l’on dit ou s’ils ont des arrière-pensées ». En dépit de ces obstacles, Lindsey Miller s’est liée d’amitié avec des gens et a fait des rencontres, aussi éphémères fussent-elles. « Des étudiants m’ont invitée à prendre un verre », commence-t-elle. « L’alcool aidant, ils se sont hasardés à me demander d’où je venais. Tout ça aurait pu se passer dans n’importe quel pays. Il y avait de la musique, tout le monde buvait et s’amusait bien. Mais, au bout de cinq minutes, ils m’ont expliqué qu’ils ne pouvaient pas poursuivre cette conversation pour des raisons de sécurité, tout en étant ravis d’avoir fait ma connaissance ». Et d’ajouter : « J’aurais bien aimé prolonger des moments aussi précieux. Je ne parvenais pas à comprendre que de tels murs se dressent entre les gens, alors que les écoliers portaient des sacs à dos décorés de personnages de Walt Disney qui sont des symboles culturels du « plus grand ennemi » de la Corée du Nord, à savoir les États-Unis ? » s’étonne la jeune femme. De multiples questions En 2018, la rencontre au sommet qui a eu lieu à Singapour entre Donald Trump et Kim Jong-un allait susciter bien des interrogations. Lindsey Miller en avait aussitôt été avertie grâce aux services d’information internationaux, alors que les Nord-Coréens n’allaient apprendre l’événement que le lendemain dans la presse. Quelques connaissances étaient même venues la voir pour tenter d’en savoir plus. « L’événement tant espéré s’était enfin produit ! La phrase « Nous sommes les mêmes » si souvent répétée à cette occasion, comme l’image des deux hommes se serrant la main donnait l’impression, à tort ou à raison, que quelque chose était en train de changer. Mes amis nord-coréens m’ont alors dit à plusieurs reprises à quel point cela les soulageait », relate Lindsey Miller. Les gens semblaient très curieux de la culture britannique, mais, pour eux, la notion d’égalité des sexes et le mariage homosexuel dépassaient l’entendement. S’ils abordaient parfois la question de la Corée du Sud, ils ne cherchaient pas à obtenir des détails sur son mode de vie et s’intéressaient avant tout à la politique, tout en interrogeant leur interlocutrice sur la manière dont elle voyait l’avenir des deux Corées. Au sein de la population, Lindsey Miller a observé plus particulièrement la manière d’être des jeunes femmes de la capitale : celles qui, comme elle, avaient une trentaine d’années. Elles lui ont semblé plus intéressées par le travail et la réussite professionnelle que par le mariage et de futures maternités. Beaucoup lui ont demandé comment vivaient les femmes sans enfant qui se consacraient à leur carrière. Aux yeux de Lindsey Miller, le concert pop intercoréen qui s’est déroulé en 2018 à Pyongyang a représenté un événement d’autant plus important qu’elle exerce elle-même une profession musicale. « J’ai eu l’énorme privilège de pouvoir y assister et d’observer les réactions du public. Beaucoup d’artistes étaient bouleversés, en particulier ceux qui ont de la famille en Corée du Sud. Jamais je n’oublierai ce concert ». Toujours dans le domaine musical, plusieurs personnes se sont réjouies que, dans les émissions de télévision où passent des groupes pop sud-coréens, un sous-titrage de leurs chansons soit assuré, car les paroles en sont difficilement audibles en raison des fortes percussions qui caractérisent ce genre très différent de la musique nord-coréenne. Surplombant une station de métro de Pyongyang, ce portrait géant du défunt dirigeant Kim Jong-il est l’un des nombreux que compte la capitale nord-coréenne. ⓒ Lindsey Miller Personnes du troisième âge se tenant devant un immeuble d’habitation de construction ancienne. Lindsey Miller a toujours été curieuse de la vie des gens âgés de ce pays et de leur manière de voir l’avenir de celui-ci. ⓒ Lindsey Miller Pour créer plus de proximité avec le lecteur, Lindsey Miller a choisi de faire figurer en première de couverture de son livre cette photo de femmes soldats interrompant leur marche pour saluer de la main. ⓒ Lindsey Miller Le voyage continue Après être rentrée au pays, Lindsey Miller allait effectuer son tout premier voyage en Corée du Sud, à propos duquel elle confie : « Cette visite m’a d’autant plus marquée que j’avais aussi été en Corée du Nord, en particulier celle de la zone démilitarisée, où je m’étais aussi rendue à l’époque ». « Ce que m’a appris mon séjour en Corée du Nord, c’est avant tout l’importance de la compassion et des relations humaines. Je suis heureuse d’avoir pu me faire des amis dans un pays aussi isolé », se réjouit-elle. « Dans les premiers temps, cela me paraissait impossible, mais je me trompais. C’était certes difficile, mais faisable ». Aujourd’hui, ces liens d’amitié n’ont plus rien de concret, car tout contact est à proscrire, que ce soit par e-mail ou au téléphone, et, quant aux lettres ou colis qu’elle pourrait expédier si elle disposait d’adresses postales, ils seraient sans nul doute interceptés. « Quand j’ai quitté le pays, c’était comme si je rompais définitivement toute relation avec lui », déplore Lindsey Miller. « Je n’ai pas cherché à retourner en arrière en écrivant ce livre. J’ai voulu me livrer en toute sincérité sur mes amitiés et mon vécu, notamment ce que j’avais vu du quotidien des gens. Je n’ai pas cherché à embellir la réalité du pays dans l’espoir de pouvoir y revenir. En atténuant les faits dans son intérêt, on ne peut parvenir à la vérité sur la situation de ce pays. Les Nord-Coréens méritent mieux que cela ». Si l’ouvrage de Lindsey Miller n’est pas encore disponible en Corée du Sud, sa traduction est en cours en vue d’une première parution en 2022. « En adoptant un point de vue plus humain, il est possible d’envisager autrement ce pays et ses 25 millions d’habitants qui accordent beaucoup d’importance aux liens qui les unissent. C’est de nous-mêmes que doit venir le changement », conclut-elle. Kim Hak-soon Journaliste et professeur invité à l’École des médias et de la communication de l’Université Koryeo

Un mystérieux tubercule nommé toran ou taro

Essential Ingredients 2021 AUTUMN 32

Un mystérieux tubercule nommé toran ou taro Un mystérieux tubercule nommé toran ou taro Tendre comme une pomme de terre bouillie et, qui plus est, onctueux grâce à la viscosité de son mucilage, le taro figure depuis toujours parmi les ingrédients employés dans la cuisine de l’automne en Corée, où ce féculent porte le nom de toran et se prête à beaucoup plus de préparations qu’on ne le penserait. ① Le plus souvent cultivé dans les champs, le taro possède une tige épaisse terminée par de grandes feuilles et, celles-ci étant comestibles, de même que l’ensemble de la plante, elles sont notamment accommodées, l’été, sous forme de namul ou de ssam, qui sont respectivement des légumes assaisonnés ou en salade. Pour obtenir un plat d’accompagnement savoureux et croquant, il suffira ainsi, après les avoir laissées un peu sécher et en avoir pelé les tiges, puis les avoir ébouillantées, de les faire sauter avec des graines de périlla. Si le tubercule du taro se caractérise par sa texture gluante qui peut ne pas plaire à certains, il offre des qualités nutritives à nulle autre pareilles. ② Nommée mucine, la substance visqueuse qui recouvre un tubercule de taro est un mucilage polysaccharidique qui facilite la digestion en décomposant les protéines, ce qui fait un excellent lubrifiant de l’estomac et des intestins de cette substance également présente dans les anguilles, les racines de lotus et l’igname. ③ Les cristaux d’oxalate de calcium en forme d’aiguille qui composent l’amidon présent dans le taro provoquent démangeaisons et goût âcre lors de la consommation, celle-ci devant en outre être précédée d’un nettoyage de la peau qui consiste à faire bouillir le tubercule dans l’eau de cuisson du riz, puis à gratter cette pellicule superficielle. Tout aliment possède sa part de mystère liée à l’une ou à l’autre de ses caractéristiques, tel le taro qui, une fois pelé, rappelle beaucoup la pomme de terre par son aspect tout en se nommant autrement.À l’époque de son introduction sur la péninsule coréenne, le mot gamja ne désignait pas encore cet autre tubercule et le taro s’appelait alors toran parce qu’il faisait penser à un œuf sorti de terre, comme l’indiquent les vocables to et ran, qui signifient respectivement « terre » et « œuf ». Si des documents font état de la présence de la pomme de terre depuis environ 1824, c’est-à-dire dans les derniers temps du royaume de Joseon, les premières occurrences du mot toran remontent à six siècles et figurent dans le traité de médecine Hyangyakgugeupbang, à savoir « Prescriptions d’urgence en médecine locale », rédigé en 1236, sous le royaume de Goryeo. Il apparaîtra aussi par la suite dans les Donggukisanggukjip ou « Œuvres complètes du ministre Yi de l’État de l’Est », une anthologie en prose et en vers traitant de divers sujets dont l’auteur, Yi Kyu-bo, indiquait en 1241 que les ruraux confectionnaient une soupe à partir de cet ingrédient. D’une texture gluante, la soupe de taro n’en est pas moins légère et se compose de bœuf et de radis chinois qui viennent s’ajouter à l’ingrédient principal, l’ensemble étant assaisonné à l’aide de sauce de soja et possédant une saveur tout aussi douce que prononcée. Cette préparation figure au menu des repas traditionnels de la fête des récoltes, dite de Chuseok. © Institut coréen de promotion de l’alimentation Prudence et détoxication De même que la pomme de terre, le taro est un tubercule à tige, c’est-à-dire dont celle-ci, souterraine, constitue l’excroissance d’un bulbe rempli de réserves nutritives à partir duquel se forment aussi les racines. Il fait partie des aliments consommés selon la tradition lors de la fête des récoltes, dite Chuseok, que les Coréens célèbrent en automne, au huitième mois du calendrier lunaire. Les Joseon yorijebeop, ces « Recettes de plats coréens » rassemblées par Bang Sin-yeong (1890-1977) dans son ouvrage de 1917, comportent notamment celle de la soupe de taro appelée toranguk, dont la confection est expliquée comme suit : « Faire bouillir les taros après les avoir soigneusement nettoyés. Les ajouter à une soupe claire ou à un bouillon d’os de bœuf et maintenir à ébullition avec quelques morceaux de varech. Ce procédé est celui utilisé dans la capitale. Dans les provinces méridionales, on fait bouillir ces tubercules dans un bouillon salé et additionné de graines de périlla moulues ». Après avoir cuit dans ces soupes, le taro ne se distingue guère d’une pomme de terre par son aspect, mais, en y goûtant, on ne tarde pas à découvrir qu’il en diffère beaucoup par son onctuosité, laquelle résulte de sa forte teneur en mucilage visqueux et peut rebuter certains. Cette substance détient pourtant d’excellentes propriétés nutritives en raison de ses polysaccharides qui se comportent comme des prébiotiques, ces fibres végétales riches en nutriments bénéfiques pour notre précieuse flore intestinale. Ces polysaccharides, ou plus précisément mucopolysaccharides, sont à l’origine du gonflement qui se produit dans le mucilage au contact de l’eau et, du fait de cette caractéristique, ils pourraient, selon une étude récente, permettre la fabrication de comprimés à dissolution orale (ODT), c’est-à-dire qui se dissolvent sur la langue sans que le patient ait besoin de boire de l’eau. Aux côtés de l’eau, la principale substance présente dans le taro est l’amidon, mais, bien que ses grains soient digestes en raison de leurs faibles dimensions, la consommation de taro cru est à proscrire à cause des extrémités effilées qui confèrent la forme d’aiguilles aux cristaux d’oxalate de calcium de l’amidon. Ces derniers se trouvent également dans les feuilles et tiges de la plante où ils sont emmagasinés avec les enzymes protéolytiques responsables de la saveur âcre du tubercule cru. En cas d’absorption sous cette forme, les cristaux en aiguille percent et endommagent les muqueuses de la bouche, après quoi les enzymes, par leur action sur la plaie, provoquent inflammations et douleurs, le jus de taro pouvant à lui seul entraîner des démangeaisons de la peau, d’où l’usage indispensable de gants pour protéger ses mains de tout contact direct. Cette forte toxicité caractérise toutes les plantes de la famille des Araceae ou Aracées, que les animaux se gardent d’ailleurs de manger pour éviter douleurs et irritations, ce qui explique leur prolifération jusque sur les îles où broutent les chèvres. Seule créature omnivore, l’homme a appris à faire cuire le taro pour le rendre non toxique. Avant de les accommoder, il convient de mettre à tremper le tubercule ou les tiges du taro toute une journée dans l’eau, puis de les faire bouillir, après quoi il faudra impérativement jeter leur eau de cuisson. Cette opération préalable a pour effet de dénaturer les enzymes du taro et ainsi de les neutraliser, tandis que les cristaux d’oxalate se sont dissous dans l’eau, sans pour autant avoir totalement disparu, mais tout du moins l’effet irritant s’en trouve-t-il suffisamment réduit pour rendre les tubercules comestibles. Dans l’ignorance de ces consignes, l’acheteur qui, l’automne venu, se procurerait ceux-ci ou leurs tiges et en ferait aussitôt une soupe les trouverait peu mangeables, car d’un désagréable goût âcre. Ce plat composé de taro découpé en petits morceaux qui ont mijoté dans un mélange de sauce de soja, de sucre, de piment vert shishito et de gousses d’ail possède une saveur relevée que viendra encore agrémenter l’adjonction de sauce bouillie. ⓒ 10000recipe Pour débarrasser le taro de son goût âcre, commencer par l’ébouillanter avant de le découper en tranches dont la cuisson au four permettra d’obtenir de savoureuses et croustillantes chips qui fourniront en outre un en-cas diététique, étant pauvres en calories. ⓒ momcooking Des plats et desserts variés La langue coréenne se réfère globalement à ce qui est indispensable ou d’une grande résistance au moyen du terme « altoran », qui, au sens propre, désigne le taro débarrassé de sa peau velue, le préfixe « al- » dénotant ce qui a été retiré de son enveloppe ou séparé de son attache, comme dans « albam » et « almom », qui signifient respectivement « châtaigne pelée » et « corps nu ». Avant l’introduction de la pomme de terre et de la patate douce, le taro constituait une précieuse denrée alimentaire dans les campagnes où le peuple manquait souvent de tout, et, dès lors, on comprend mieux pourquoi son nom est devenu synonyme d’essence d’un être ou d’une chose. Si la présence du taro dans l’alimentation nationale remonte donc à des temps assez anciens, la consommation de ses tubercules se limite aux repas traditionnels de la fête de Chuseok, leur vente sur les marchés débutant en septembre dans cette perspective, alors qu’ils disparaissent une fois les festivités terminées. Les Coréens d’autrefois les accommodaient non seulement en soupe, mais aussi sous forme de grillades ou de marinades, voire de garnitures servant à fourrer les songpyeon, ces galettes de riz en forme de demi-lune. Cuits à la vapeur, épluchés, écrasés et mélangés à de la farine de riz, on en faisait la pâte de gâteaux frits, ou, réduits en purée, on y ajoutait d’autres légumes pour passer le tout à la poêle. De nos jours, les tiges du taro sont d’un emploi plus courant que son tubercule, notamment pour confectionner une soupe de bœuf épicée dite yukgaejang. À cet effet, la préparation de ces tiges consiste à les peler, égoutter et faire bouillir avant de les mettre à tremper dans de l’eau froide pendant plusieurs heures pour en supprimer le goût âcre, après quoi on les fera bouillir avec des morceaux de bœuf et différents légumes afin d’obtenir une soupe très relevée. Tout aussi moelleuses que le bœuf au terme de la cuisson, leur consistance s’en différencie d’une manière particulière qui procure encore plus de saveur à l’ensemble. La culture du taro est surtout pratiquée dans le canton de Gokseong, qui appartient à la province du Jeolla du Sud, les surfaces qui lui sont consacrées représentant la moitié de celles de toutes les autres régions réunies et fournissant plus de 70% de la production nationale. La région possède plusieurs spécialités à base de cette plante, dont la soupe de taro aux graines de périlla moulues qui fait la réputation de la ville de Gokseong pour sa délicieuse alliance des saveurs issues de cet ingrédient et de la viande de bœuf. Soupe de taro claire, taros cuits à la vapeur, crêpes de taro, farine de taro et taros grillés y feront aussi la joie des gourmets. Enfin, le taro se prête à la fabrication d’une large gamme de produits transformés tels que pains spéciaux, scones, biscuits, chips ou pépites de chocolat au taro, auxquels sont venus s’ajouter voilà peu les glaces et tartes aux pommes à base de taro : autant de friandises susceptibles de séduire les jeunes qui ne connaissent pas cet ingrédient. Dans cette jeune génération, ceux qui n’ont jamais goûté à la soupe de taro pourront en découvrir la saveur en buvant du thé à bulles ou au lait confectionné avec cette plante. Connue sous le nom de toran ou de Colocasiaesculenta, la variété coréenne du taro provient de l’Asie tropicale et des îles du Pacifique. Quant à la couleur du taro, si elle peut être blanche ou violette en fonction des variétés et origines de celui-ci, son goût doux-amer et sa texture légère demeurent ses caractéristiques dans tous les cas. Que ce soit sous forme de plats salés, de desserts ou de produits transformés, le taro a sa place dans l’alimentation de nombreux endroits de la planète, de l’Asie à l’Amérique en passant par l’Afrique et l’Europe, ainsi que par des nations insulaires du Pacifique telles que la Nouvelle-Zélande, ses différentes variétés et les manières de l’accommoder permettant en quelque sorte d’effectuer un tour du monde complet en matière culinaire. Dans les jeunes générations, ceux qui n’ont jamais goûté à la soupe de taro pourront en découvrir la saveur en buvant du thé à bulles ou au lait confectionné avec cette plante. Le terme coréen de toran désigne une variété de taro issue de cultures tropicales et consommée dans différents pays du monde où ils peuvent prendre les appellations de kalo, talo, dalo, dachine ou Colocasia esculenta. Aussi appelé communément « pomme de terre tropicale », le taro pousse dans les régions marécageuses ou à climat humide. Si les jeunes générations ne sont pas accoutumées à la consommation de cet ingrédient, elles le connaissent sans doute mieux sous forme de thé au lait. © Sutterstock Des fleurs qui lancent une alerte Autre manière de désigner le taro en langue coréenne, le mot toryeon comporte le vocable ryeon qui signifie « lotus », car il rappelle les feuilles larges et épaisses de cette fleur, mais, pour nombre de Coréens d’un certain âge qui ont passé leur enfance à la campagne, il rappelle surtout les jours de pluie où ils s’abritaient sous l’une de ces feuilles de taro, faute d’avoir un parapluie. En revanche, fort peu d’entre eux se souviennent d’avoir vu les fleurs de cette plante, que l’on disait naguère si rares qu’elles ne s’épanouissaient qu’une fois en un siècle, tant il est vrai qu’une espèce tropicale pouvait difficilement prospérer dans le climat tempéré du pays. Depuis près d’une décennie, on assiste pourtant à leur éclosion annuelle dans différentes régions en raison de l’évolution de la péninsule coréenne vers un climat de type subtropical caractérisé par un fort taux d’humidité et des températures élevées. Au moyen de ses fleurs, le taro nous adresserait-il un avertissement pour nous engager à une action urgente et efficace contre le changement climatique ? Jeong Jae-hoonPharmacien et rédacteur culinaire Shin Hye-woo Illustrateur

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La promotion d’un autre tourisme

In Love with Korea 2021 AUTUMN 29

La promotion d’un autre tourisme CULTURE & ART--> La promotion d’un autre tourisme À partir de Sunchang, la petite ville où elle vit dans la province du Jeolla du Nord, Léa Moreau cherche à rayonner vers des destinations coréennes moins connues pour les visiter et faire profiter d’autres de son goût de la découverte. Tous les mercredis et week-ends, Léa Moreau, en robe inspirée du hanbok traditionnel, monte à bord d’un car de tourisme pour assurer la visite guidée du canton de Sunchang, qui comporte un arrêt dans les lieux les plus intéressants, dont le village folklorique du gochujang, le parc cantonal du mont Gangcheon et celui du mont Chaegye. Native d’un village français d’un millier d’âmes, Yzeron, qui se situe dans la région lyonnaise, Léa Moreau affirme ne pas être comme les autres jeunes femmes de son âge, car, si elle apprécie les groupes de K-pop BTS et Blackpink, elle n’en préfère pas moins le rock indépendant de Se So Nyeon, de même qu’elle trouve plus d’attrait aux petites villes de province qu’aux lieux touristiques de la capitale.Fonctionnaire chargée de la promotion du tourisme local dans une petite ville de la province du Jeolla du Nord, Sunchang, qui possède un riche patrimoine par sa culture et ses coutumes populaires, Léa Moreau surprend plus d’un touriste qui s’attendait à voir des Coréens assurer cette fonction de promotion. Si la jeune femme ne maîtrise pas tout à fait la prononciation de la langue, elle sait créer une ambiance agréable par sa manière tout en douceur de transmettre ses connaissances.Réputée pour sa spécialité de concentré de piment rouge dit gochujang et dotée de nombreux lieux pittoresques, Sunchang demeure cependant méconnue sur le plan touristique, ce à quoi les autorités du canton du même nom ont entrepris de remédier en 2919 par la création d’un circuit de visite en car qui attirerait des visiteurs et faciliterait leurs déplacements, les prestations d’un guide devant être prévues à cet effet.Une amie de Léa qui tient un café de jazz du centre-ville allait alors la recommander pour ce poste, comme l’explique la jeune femme. « Mon amie a fait valoir que ma connaissance du français, de l’anglais et du coréen me permettrait de communiquer avec tout le monde », précise-t-elle, et d’ajouter qu’elle avait déjà créé une chaîne YouTube consacrée aux voyages, outre qu’elle possédait une certaine expérience dans le domaine du tourisme.La création d’un poste de responsable de la promotion touristique et, de surcroît, le recrutement d’une étrangère en tant que fonctionnaire municipale étant subordonnés à l’accord des autorités de tutelle, ces démarches ont exigé pas moins de six mois au terme desquels Léa Moreau a enfin été considérée comme une « prance gongmuwon », c’est-à-dire une fonctionnaire française.La jeune femme est aujourd’hui une figure de la vie locale que l’on voit se déplacer à scooter, toujours munie de son appareil photo, portant gants et amples pantalons de travail et arborant à l’occasion le hanbok, à savoir le costume national coréen. Les activités les plus diverses lui incombent et vont du coup de main à des agriculteurs à la réalisation de films promotionnels, voire à des émissions de télévision comme Mon voisin Charles que diffuse la chaîne KBS et qu’elle estime faire partie de son travail de promotion. Le goût de l’aventure C’est son penchant pour les voyages, suscité par l’envie de voir le monde, qui a conduit Léa Moreau de son petit village natal d’Yzeron jusqu’à Sunchang. Elle se souvient encore du séjour familial à Bali qui allait faire naître ce désir dans son enfance : « Nous roulions à moto et mes parents nous avaient fait asseoir devant eux. Je crois pouvoir dire que ce voyage a vraiment changé ma vie », raconte-t-elle. « Il m’a fait découvrir qu’il existe toutes sortes de gens qui possèdent une culture différente et parlent d’autres langues. Je me suis alors rendu compte des avantages qu’offre l’apprentissage des langues ».Suite à l’obtention du baccalauréat, la jeune fille partira travailler en Australie, tout en apprenant l’anglais et, à ses heures perdues, elle pratiquera la plongée sous-marine sur la Grande Barrière de Corail. Poursuivant son périple, elle s’envolera pour la Thaïlande, à partir de laquelle elle sillonnera l’Asie du Sud-Est. Puis, attirée par les professions du tourisme, elle suivra un cursus de licence de gestion touristique au terme duquel elle obtiendra son diplôme. Cette formation se doublant de l’exigence d’effectuer un stage de six mois dans un pays quel qu’il soit, un ami lui parlera de la pension Pedro’s House de Gwangju où elle travaillera près de deux ans après son arrivée en 2016.« J’ai beaucoup aimé Gwangju », confie-t-elle. « Je possédais des rudiments d’histoire coréenne que je tenais de mon grand-père, un homme féru d’histoire. Il m’avait apporté des connaissances sur la Corée du Sud, mais aussi sur la Corée du Nord. En revanche, il n’a jamais rien dit du soulèvement pro-démocratie de Gwangju du 18 mai 1980. J’ai donc profité de ma présence dans cette ville pour en savoir davantage sur l’histoire de la Corée et pour mieux connaître sa société ».Lors de ce séjour, Léa Moreau parcourra cette province de Jeolla en tous sens et jusque dans ses endroits les plus éloignés tels que les nombreuses îles qui s’étendent au large de ses côtes. Le peu d’informations alors disponibles ne facilitant guère les déplacements de cette voyageuse étrangère, elle décidera plus tard de rédiger un guide touristique avec le concours du propriétaire de Pedro’s House, Pedro Kim, dont le véritable nom est Kim Hyeon-seok. S’ils n’ont jamais pu faire éditer le fruit de leur travail, ils ont créé leur propre chaîne YouTube nommée Jeolla Go. Léa Moreau s’intéressera par la suite à la région de Gyeongsang et occupera un poste au centre culturel de l’île de Geoje, un important bassin d’emploi dans le secteur des chantiers navals, et c’est à son retour à Gwangju qu’elle découvrira l’offre de la ville de Sunchang à laquelle elle répondra sur-le-champ dans le but d’obtenir un travail plus stable. La pandémie de Covid-19 a considérablement réduit le nombre de touristes étrangers, mais Léa Moreau, étant trilingue, est en mesure de s’adresser aux visiteurs coréens désormais majoritaires dans leur langue, et ceux-ci de s’extasier devant les compétences de leur guide étrangère.ⓒ Lea Moreau Une guide toujours par monts et par vauxDans le cadre de ses fonctions de promotion touristique, la voyageuse aguerrie qu’est Léa Moreau fait volontiers connaître des lieux insolites aux touristes qu’elle guide. S’inscrivant en faux contre l’idée que la province ne présente que peu d’intérêt, elle s’attache à montrer que la Corée, loin s’en faut, ne se limite pas à sa capitale, à la K-pop et aux K-dramas.À ceux qui l’ignoraient, elle apprend que Sunchang possède l’un des plus longs chulleong dari coréens, ces ponts suspendus, et que, le printemps venu, le spectacle de ses cerisiers en fleurs compte parmi les plus beaux du pays, bien qu’il attire moins de curieux qu’à Jinhae ou à Hadong. Puis, quand arrive l’automne, c’est au tour des arbres du parc national du mont Gangcheon de se parer de couleurs superbes.Peu après les débuts de la jeune femme dans le tourisme, la pandémie de Covid-19 allait malheureusement mettre presque toute la profession en sommeil. Désormais, sur une semaine entière, une dizaine de personnes tout au plus emprunte le sympathique car de tourisme de Sunchang pourvu d’un toit ouvrant et composé de deux véhicules joints bout à bout. Conformément aux règles de sécurité sanitaire, chacun doit faire contrôler sa température avant de monter à bord et des commentaires peuvent être fournis dans d’autres langues en présence de voyageurs étrangers.À l’heure où des rencontres virtuelles se substituent aux déplacements, Léa Moreau poursuit ses activités grâce aux réseaux sociaux et en diffusant de nouvelles vidéos sur Jeolla Go, ainsi que sur la chaîne YouTube officielle du canton nommée Sunchang Tube. C’est la partie de son travail qui lui plaît le plus, comme elle l’explique elle-même : « J’adore faire des films. Au lycée, ma classe a fait un voyage à Madagascar et j’ai été chargée de le filmer. J’avoue que le résultat n’était pas d’une grande qualité ».De toute évidence, la jeune femme a beaucoup progressé depuis lors, comme en témoigne le prix qu’elle a remporté l’année dernière dans un concours de vidéos touristiques. La somme de 1,5 million de wons à laquelle il se montait lui a permis de faire l’acquisition d’un drone pour effectuer des prises de vue panoramiques. Surnommée « la fonctionnaire française », car engagée en bonne et due forme par l’Institut de l’industrie des microorganismes de Sunchang, Léa Moreau a pour mission de promouvoir la consommation du gochujang et du doenjang, à savoir, respectivement, des concentrés de piment rouge et de soja qui font la renommée du canton.ⓒ Lea Moreau La réalisation d’un rêveDernièrement, le canton de Sunchang a reconduit le contrat de travail de Léa Moreau pour une durée de trois ans. « À mes yeux, l’important est de rencontrer des gens et de partager leur vécu pour mieux comprendre la Corée », estime-t-elle. « Si je me suis établie ici, c’est avant tout pour ces rencontres et pour les amitiés que je peux nouer. Les Coréens ont un grand sens de l’hospitalité. Dès qu’ils voient un étranger, en particulier à la campagne, ils lui proposent leur aide. Aller à leur contact relève pour moi de l’aventure ».La jeune femme apprécie à leur juste valeur les efforts que déploient ses collègues de bureau pour lui permettre de mieux comprendre le fonctionnement de l’administration coréenne, et ce, malgré sa compréhension imparfaite de la langue. « J’ai conscience du temps considérable qu’ils me consacrent et je sais qu’ils me font confiance », affirme-t-elle. Pour sa part, elle se fait un devoir de leur témoigner sa reconnaissance en suivant des cours de coréen en ligne à raison de dix heures par semaine.En conclusion, elle livre la devise qui est la sienne, selon laquelle il ne faut pas rêver sa vie, mais vivre ses rêves, ce qu’elle met elle-même en pratique en multipliant les projets, dont la rédaction d’un livre sur sa vie et ses voyages en Corée, la réalisation d’une émission de télévision portant également sur les voyages et une participation accrue à la vie locale. Elle intervient notamment auprès des entreprises, auxquelles elle souhaite procurer plus de moyens d’expression et de visibilité, mais, avant tout, elle aspire à communiquer son goût des voyages et à partager l’expérience qu’elle en a acquise dans différents pays du monde. Cho Yoon-jungRédactrice et traductrice indépendante Heo Dong-wukPhotographe

Des émotions universelles nées de la souffrance

Interview 2021 SUMMER 116

Des émotions universelles nées de la souffrance CULTURE & ART --> Des émotions universelles nées de la souffrance Grâce à leur traduction, les romans graphiques de Keum Suk Gendry-Kim ont trouvé une résonance dans le lectorat international, notamment Les mauvaises herbes, qui revient sur le calvaire de ces femmes dites « de réconfort » qui furent réduites en esclavage pour satisfaire les besoins de l’armée impériale japonaise. Scène du roman graphique Les mauvaises herbes où Keum Suk Gendry-Kim brosse le portrait d’une « femme de réconfort », l’une de ces victimes des faits d’esclavage sexuel dont se rendit coupable le Japon impérial pendant la guerre. Dans ses romans graphiques, Keum Suk Gendry-Kim s’intéresse aux vies d’exclus de la société qu’elle place dans le contexte de grands événements historiques. Profondément sensible à la souffrance humaine, l’oeuvre de Keum Suk Gendry-Kim revient sur celle qu’eurent à subir les Coréens à diverses époques de leur histoire, mais les émotions qu’elle fait revivre sont d’une portée universelle. Tel est le cas du roman graphique Les mauvaises herbes par lequel l’auteur a acquis une notoriété mondiale en 2017 en évoquant la vie d’une « femme de réconfort » victime des exactions com¬mises par l’armée japonaise avant et pendant la Seconde Guerre mondiale.Parue en 2019 aux éditions canadiennes Drawn & Quar¬terly, sa version anglaise intitulée Grass a reçu un accueil enthousiaste. Les critiques du New York Times et du Guar¬dian allaient respectivement la classer parmi les meilleures bandes dessinées et les meilleurs romans graphiques de l’année. Puis, en 2020, l’oeuvre allait être récompensée par dix prix différents, dont les prestigieux Krause Essay Prize et Cartoonist Studio Prize, ainsi que le Prix Harvey du meil¬leur livre étranger décerné lors du New York Comic Con. Par ailleurs, ses traductions en portugais et en arabe ont été éditées dernièrement.En 2014, l’auteure avait également publié le roman gra¬phique Jiseul, une évocation des tragiques événements du soulèvement de Jeju de 1948 contre la partition de la Corée, et l’année dernière, elle contait la vie de la première bolche¬vique coréenne dans Alexandra Kim, la Sibérienne. Quant à son dernier album L’attente, qui porte sur les familles sépa¬rées par les aléas de l’histoire, il a déjà fait l’objet d’une parution en français qui doit être suivie de sa traduction en anglais, portugais, arabe et italien. C’est dans un café de l’île de Ganghwa, où elle vit actuellement, que l’auteure nous a fait part de ses réflexions. Dans quelles circonstances vous êtes-vous lancée dans le roman graphique ?Après avoir achevé mes études de peinture occidentale en Corée, j’ai fait des études d’art de l’installation à l’École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg. Pour subvenir à mes besoins, je traduisais de temps en temps des bandes dessinées coréennes en français et je me suis fait peu à peu un nom dans ce domaine, ayant travaillé sur une centaine d’oeuvres.Un jour, l’agence française d’un grand quotidien coréen m’a contactée pour savoir si je ne souhaitais pas réaliser moi-même des BD. À vrai dire, cette idée m’était venue à l’esprit au fil de mes traductions, car je trouvais extraordi¬naire de pouvoir donner libre cours à son imagination avec pour seuls outils un crayon et du papier. C’est ainsi que je me suis mise à dessiner et qu’un album a succédé à un autre. D’entrée de jeu, j’ai beaucoup réfléchi à la meilleure façon dont je pouvais rendre la teneur d’une conversation, que ce soit dans des bulles ou sous une autre forme. Quelles oeuvres vous ont particulièrement influencée ? Pour ce qui est du récit, ce sont celles de nombreux auteurs coréens, mais je citerais en premier lieu Lee Hee-jae et Oh Se-young, dont les albums décrivent à la perfection la figure contemporaine du père. Sur le plan artistique, je n’ai jamais considéré être douée pour le dessin dans la mesure où mes productions tendent plutôt vers l’abstrait que vers le figuratif, parfois même sous forme d’installations ou de sculptures. En revanche, mon graphisme s’inspire indénia-blement de celui d’artistes comme Edmond Baudoin ou Jose Muñoz, qui a réalisé une adaptation du roman L’étran¬ger de Camus dans une dominante noire. Dans une certaine mesure, les oeuvres de Joe Sacco et de Tardi ont aussi orien¬té mon travail. De quelle oeuvre des débuts aimeriez-vous parler ? Mes albums comportent pour une large part une dimen¬sion autobiographique en exprimant des sentiments que j’éprouve dans la vie de tous les jours et en évoquant les rencontres que je fais. Je m’efforce de me centrer sur la mise en parallèle de mon vécu personnel avec divers évé-nements historiques ou problèmes de société en ne retenant que les récits qui présentent un réel intérêt. Dans Le chant de mon père (2013), par exemple, le récit porte sur l’exode rural des années 1970-1980 au cours duquel une famille d’agriculteurs comme les autres s’en va vivre à Séoul pour des raisons économiques. J’ai donc eu recours à ma propre histoire familiale évoquer cette période difficile traversée par le peuple coréen. Cet album se rattache à des souvenirs d’enfance précis puisque, quand j’étais petite, mon père chantait un chant funèbre de pansori pour annoncer le décès de quelqu’un au village, ce qu’il a dû cesser de faire quand nous sommes partis pour Séoul. Alors que vous l’évoquiez beaucoup dans les premiers temps, vous semblez maintenant parler davantage de votre mère. En effet, et mon roman L’attente (2020) lui est entièrement consacré. À l’époque de mes études à Paris, il y a de cela vingt ans, ma mère est venue me voir et m’a appris qu’elle avait une soeur en Corée du Nord. Longtemps auparavant, lorsque toute la famille avait quitté Goheung, sa ville natale de la province du Jeolla du Sud, pour s’en aller vivre en Mandchourie, elle s’est arrêtée quelque temps à Pyongyang, mais, pour certaines raisons, ma mère a dû repartir en Corée du Sud et laisser sa soeur. Sans ces confidences, je ne me serais jamais doutée que notre famille avait été séparée par les événements.Quand le ministère de la Réunification a organisé des rencontres permettant aux familles de se retrouver, ma mère a été très déçue de ne pas avoir été choisie, alors je me suis dit que ce qu’elle avait vécu méritait d’être raconté et que la responsabilité m’incombait de le faire en lui dédiant ce livre en cadeau, voire en offrande. Ce thème des famillesbrisées me concerne certes personnellement, mais il touche aussi d’innombrables personnes dans des régions du monde déchirées par la guerre et il possède donc une portée uni¬verselle. C’est de toutes ces victimes sans défense de la guerre dont j’ai voulu parler, des personnes déplacées et des familles atomisées. Les mauvaises herbes, par sa dimension dramatique, peut aussi toucher tous les hommes… La véritable origine de ce roman remonte aux années 1990, où un documentaire que j’avais vu sur la vie des « femmes de réconfort » m’en a donné l’idée. Puis, en France, à l’oc¬casion d’une manifestation qui leur était consacrée, j’ai eu à travailler comme interprète et, pour ce faire, je me suis beaucoup documentée sur le sujet. Ce que j’ai appris m’a inspiré le roman graphique court Secret que j’allais pré¬senter au Festival international de la bande dessinée d’An¬goulême en 2014. À ma manière, j’avais voulu prêter ma voix à ces femmes en évoquant leur vie et leurs souffrances selon un point de vue féminin.Toutefois, la faible longueur de l’oeuvre ne m’ayant pas permis de traiter de ce sujet en profondeur, j’ai entrepris un travail de trois années pour en faire un roman graphique long, en abordant la question sous l’angle de la violence infligée aux plus vulnérables, des méfaits de l’impérialisme et de la stratification sociale. Lors de mes entretiens avec madame Lee Ok-seon, qu’incarne l’un des personnages du roman, j’ai été particulièrement choquée par la manière dont elle a été réduite au silence. En dépit des atrocités dont elle avait été victime, convenances l’ont obligée à se taire dans la société d’alors, et ce, jusque dans l’après-guerre. C’est de cette atmosphère pesante dont j’ai aussi voulu parler. Comment s’explique le succès de vos oeuvres à l’étranger ? Pour la plupart, elles ont été éditées en France, mais Les mauvaises herbes a aussi été traduit en langue japonaise grâce à une campagne de financement participatif englobant la publication et la distribution, ce qui n’a pas manqué de me surprendre. À ce propos, je tiens à exprimer ma recon¬naissance à tous mes traducteurs. Mes récits étant bien par¬ticuliers et traitant souvent de souffrance, ils peuvent être d’un accès difficile dans une culture différente. Si les lec¬teurs étrangers ont pu appréhender toute la signification de ce roman, c’est grâce à des personnes telles que Mary Lou, qui s’est chargée de la traduction italienne de ce roman, Janet Hong, cette Américaine d’origine coréenne qui a réalisé la version anglaise, ou Sumie Suzuki, qui l’a traduit en japonais. Avez-vous un nouveau projet en perspective ? J’aimerais parler des relations entre les hommes et les chiens, mais ce n’est pas seulement parce que j’aime les miens, que je promène chaque jour sans exception. J’ai déjà réalisé quelques croquis de cet album qui a pour titre provi¬soire Le chien. La nouvelle oeuvre de Keum Suk Gendry-Kim, qui analyse le rapport de l’homme au chien, paraîtra à Séoul d’ici à la fin de l’année, chez Maumsup Press, et en France, chez Futuropolis, début 2022. Les romans graphiques de Keum Suk Gendry-Kim, de gauche à droite : Grass paru en langue anglaise chez l’éditeur canadien Drawn & Quarterly en 2019, Alexandra Kim, La Sibérienne, qu’éditait l’année passée le Coréen Seohaemunjip, L’attente, publié l’année dernière en Corée chez Ttalgibooks et en France, en mai dernier, chez Futuropolis, The Waiting, dans sa traduction en langue anglaise à paraître en septembre chez Drawn & Quarterly, Les mauvaises herbes édité en langue coréenne chez Bori Publishing en 2017, sa version japonaise parue l’année passée chez Korocolor Publishers et Les mauvaises herbes traduit l’année dernière en langue portugaise pour l’éditeur Pipoca & Nanquim. Kim Tae-hun Journaliste au Weekly Kyunghyang Ha Ji-kwon Photographe

Les groupes de loisirs en ligne

Lifestyle 2021 SPRING 172

Les groupes de loisirs en ligne Depuis environ deux ans, la pratique de loisirs en groupe tend à se répandre chez les internautes coréens, en particulier parmi les jeunes, qui n’ont pas tardé à adopter cette nouvelle forme d’activité des salons en ligne, et ce, d’autant que la distanciation physique s’impose actuellement en raison de la crise sanitaire. Sur la plate-forme d’apprentissage en ligne Hobbyful, la broderie fait de nombreux adeptes parmi les Coréens, qui apprécient particulièrement les sites Internet consacrés aux loisirs et passe-temps divers en ces temps de COVID-19 qui les contraignent à limiter leurs contacts et à passer plus de temps chez eux. Le plaisir de monsieur Lee, cet employé de bureau d’une trentaine d’années, est de humer et déguster des vins, ce qu’il apprécie d’autant plus en compagnie de ceux qui le partagent. Depuis 2019, il faisait partie d’un petit club d’une douzaine d’amateurs auxquels il s’était joint pour améliorer ses connaissances dans ce domaine et, quand venait le vendredi, il participait à leurs réunions qui se tenaient à Mapo, un quartier commercial et résidentiel de l’ouest de Séoul. À cette occasion, il pouvait ainsi dialoguer sur différents sujets, notamment les derniers vins que les uns et les autres avaient dégustés. Il rêvait alors de faire un voyage en Suisse pour y découvrir des vins de qualité accompagnés de délicieux fromages et, si l’occasion ne s’en était pas encore présentée, il n’appréciait pas moins la possibilité de rencontrer d’autres gourmets avec lesquels avoir d’intéressants échanges. Son club rassemblait des hommes et femmes de sa tranche d’âge qui ressentaient une même envie de clore leur semaine de travail en se retrouvant pour savourer un bon vin dans une ambiance chaleureuse. C’est alors qu’est survenue la pandémie de COVID-19.« Qui sait quand nous nous reverrons ? », déplore monsieur Lee. « Espérons que nous nous réveillerons au plus vite d’un tel cauchemar ! » Du fait des restrictions qui pèsent sur les rassemblements, la mise en sommeil des rencontres du club s’allonge désespérément, au point qu’elles ne semblent plus qu’un lointain souvenir, alors, après sa journée de travail, monsieur Lee en est réduit à siroter son vin en solitaire devant un film choisi sur Netflix, quand il ne se contente pas de rester assis à ne rien faire sur son canapé. Si les cours de pâtisserie maison intéressent nombre d’internautes, ceux d’autres types de cuisine, mais aussi de broderie, de tricot et de langues étrangères remportent également un franc succès. Supporteurs encourageant leurs équipes, le 20 septembre dernier, lors d’un match de championnat de la Ligue coréenne de basketball qui opposait l’Ulsan Hyundai Mobis Phoebus aux Changwon LG Sakers. Faute de pouvoir y assister sur place en raison de la situation sanitaire, ces admirateurs l’ont fait à leur domicile, par petits groupes, tout au long de la saison sportive. Une multiplication des clubs Le club que fréquentait monsieur Lee n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, car il en existait aussi qui réunissaient des amateurs de lecture, de cinéma, de voyages, de cuisine ou de musique et d’autres activités encore, ces adeptes ayant en moyenne une quarantaine d’années. En avril 2019, le cabinet d’études de marché Embrain Trend Monitor a réalisé une enquête d’opinion sur la vie associative auprès de mille personnes âgées de 19 à 59 ans, 906 d’entre elles ayant déclaré se livrer régulièrement à des activités de ce type, en vue, dans 26 % des cas, de « rencontrer le plus possible de gens d’horizons divers, mais s’intéressant aux mêmes choses ». Si ce chiffre représente moins de la moitié de celui de 67,6 % correspondant aux personnes qui ont dit ne fréquenter que d’anciens camarades de classe ou des collègues, d’autres données semblent témoigner d’une progression constante des activités en groupe, puisque 290 personnes interrogées ont notamment évoqué le besoin qu’elles éprouvent d’en pratiquer dans le cadre de leurs loisirs ou de certains domaines d’intérêt. Parmi les motifs de rencontre invoqués, un goût commun des voyages arrivait indiscutablement en première position, comme l’indiquait le chiffre correspondant de 73,5 %, suivi du sport, des langues étrangères, du bénévolat, du cinéma et de la lecture ou de l’écriture, qui atteignaient respectivement 18,1 %, 15,9 %, 15 %, 14,3 %, et 14,1 %. Ces tendances semblent toutefois procéder d’une vision toujours plus individualiste des relations avec autrui, puisqu’elles visent souvent aujourd’hui à s’épanouir, à pratiquer son passe-temps et à parfaire ses connaissances. S’il est vrai que les réunions virtuelles ne peuvent rivaliser avec des contacts directs en termes de chaleur humaine et de langage non verbal, elles ne se prêtent pas moins au dialogue et au débat d’idées, comme l’affirment nombre de leurs adeptes, qui qualifient les séances auxquelles ils participent d’utiles ou d’intéressantes. Les groupes d’activités en ligne Si cette vie associative a été mise à mal par la COVID-19, nombreux sont ceux qui n’y renoncent pas et recourent aux outils de vidéo-conférence conçus au départ pour le télétravail dans un but autre que professionnel, à l’instar de ce club de lecture domicilié à Séoul qui a fait le choix de poursuivre ses réunions à l’aide de la plate-forme Zoom dans le but de permettre à ses membres d’échanger leurs avis sur les livres qu’ils ont lus. C’est au moyen de l’application nommée « Somoim », c’est-à-dire « petits rassemblements », qu’il a fait part de sa décision à la fin de 2020, après que les autorités du grand Séoul ont mis en place un confinement plus dur. Il en va de même des clubs d’écriture, qui visent à confronter le fruit des travaux réalisés par leurs membres, à l’instar de l’un d’eux, situé à Séoul et regroupant 234 personnes qui se réunissent aujourd’hui au moyen de Google Meet. Après les inévitables difficultés d’adaptation à cette pratique, ses participants s’y sont rapidement accoutumés et continuent de partager leurs écrits. Au nombre des plateformes destinées aux activités de tels groupes, figurent également qui se présentent elles-mêmes comme des « salons sociaux ». La troisième d’entre elles, plus particulièrement destinée à la critique littéraire, dessert, depuis sa création en 2015, pas moins de quatre cents clubs de lecture rassemblant quelque huit mille personnes qui, pour la plupart, participent à quatre réunions mensuelles pour y parler de livres. S’il est vrai que les réunions virtuelles ne peuvent rivaliser avec des contacts directs en termes de chaleur humaine et de langage non verbal, elles ne se prêtent pas moins au dialogue et au débat d’idées, comme l’affirment nombre de leurs adeptes, qui qualifient les séances auxquelles ils participent d’utiles ou d’intéressantes. Quant à la plateforme Frip, elle fournit un support de communication convenant à différents passe-temps ou loisirs tels que la cuisine, la poterie, l’escalade et le bricolage. Tout en respectant les gestes barrières et autres mesures de prévention contre les risques de contamination, les membres d’un club de cuisine qui y fait appel se réunissent aussi en petit nombre pour pouvoir disposer des ustensiles, ingrédients et installations indispensables à leurs activités. Les membres de clubs sportifs pratiquant l’escalade ou la randonnée continuent eux aussi à se retrouver à effectif réduit dans le respect des consignes de limitation des rassemblements privés à quatre personnes. Dans le domaine culinaire comme sportif, il faut aussi noter que certains clubs proposent en parallèle leurs activités en distanciel et en présentiel, notamment en faisant livrer des kits au domicile de leurs membres ou, s’agissant d’escalade ou de natation, en recourant aux réseaux sociaux à l’aide de mots-dièse. Suite à la fermeture des salles de sport imposée par la pandémie de COVID-19, les Coréens se sont lancés dans une pratique sportive domestique à l’aide de nombreuses applications créées à cet effet et téléchargeables sur leur smartphone. Un témoignage personnel J’ai fa i t , en ce qui me concerne, l’expérience de cours de tricot en ligne et, quoique n’ayant jamais effectué de tels travaux, j’ai commandé tous les accessoires nécessaires à cet effet. Cependant, malgré la certitude qui était la mienne de pouvoir suivre les explications sans peine, une déception m’attendait en raison de leur débit trop rapide. Pelote de laine et aiguilles à tricoter en mains, sans trop savoir qu’en faire, j’ai compris qu’il serait beaucoup plus efficace de suivre des cours en présentiel et mon rêve de poser une bonne tasse de café sur un joli napperon tricoté par mes soins s’en est trouvé réduit à néant. Il se peut que d’autres débutants aient vu leurs espoirs déçus, mais les difficultés rencontrées diffèrent selon les personnes et, pour ma part, je n’ai pas renoncé à poursuivre mon apprentissage en présentiel quand la crise prendra fin.

L’APPEL DU PANSORI

In Love with Korea 2021 SPRING 207

L’APPEL DU PANSORI Il n’est pas donné à tout le monde de savoir exactement ce qu’il convient de faire de sa vie, mais Laure Mafo est de ceux qui en ont la certitude depuis le choc de sa découverte du pansori, après laquelle elle n’a pas hésité à partir pour Séoul afin de se perfectionner dans l’interprétation de ce genre d’opéra populaire traditionnel et de le faire à son tour connaître dans le monde entier. Àl’époque où elle travaillait dans la succursale parisienne de Samsung Electronics, Laure Mafo caressait le rêve d’acheter une maison pour y ouvrir une crèche qui accueillerait beaucoup d’enfants. Néanmoins, un premier concert de pansori auquel elle assistait allait changer le cours de sa vie. « C’était fabuleux ! J’ai été aussitôt conquise ! », se souvient-elle. Fascinée par le style si particulier de cet opéra narratif traditionnel, la jeune femme, rayonnante de joie, ne cessait de se répéter en son for intérieur : « C’est magnifique, vraiment magnifique ! J’ai enfin trouvé ma voie ! » Quand le spectacle a pris fin, elle s’est avancée vers la chanteuse Min Hye-sung, qui venait d’interpréter un morceau de Chunghyangga, dont le titre signifie « le chant de Chunhyang », et qui évoque la célèbre idylle née entre un noble et une jeune fille du peuple. Lorsqu’elle a interrogé la chanteuse sur l’apprentissage de cet art, celle-ci a déclaré que le plus souhaitable était évidemment de l’effectuer en Corée et la jeune fan de K-pop qui étudiait la comptabilité à l’université lui a aussitôt demandé : « Si je venais y vivre, est-ce que vous voudriez bien me l’apprendre ? » C’est ainsi qu’en 2017, après deux années de préparatifs et maints efforts pour convaincre famille et amis qu’elle n’avait pas perdu l’esprit, Laure Mafo s’est envolée pour Séoul. La chanteuse Min Hye-sung l’avait prévenue que sa formation exigerait au bas mot dix années de travail, mais, afin de rassurer sa mère, la jeune femme avait affirmé vouloir partir « juste un an, pour voir ». Aujourd’hui, elle assure n’avoir fait ce choix ni par goût de l’aventure ni avec appréhension, mais parce qu’il semblait s’imposer. Comme promis, son enseignement allait débuter auprès de Min Hye-sung, qui a été officiellement reconnue comme dépositaire de la tradition du chant de Heungbuga, c’est-à-dire « de Heungbu », l’une des cinq oeuvres de pansori les plus célèbres classées parmi les biens importants du patrimoine culturel immatériel coréen. La tâche s’annonçait colossale, les éléments narratifs de ce genre supposant, en vue de la bonne compréhension des textes, de commencer par apprendre le coréen et le chinois écrit. Pour chanter le pansori, Laure Mafo se devra de maîtriser non seulement les techniques de ce genre, mais aussi la langue coréenne, afin d’en comprendre parfaitement les paroles et de perfectionner sa prononciation. Un apprentissage sans fin Avant la survenue de la pandémie de COVID-19, Laure Mafo consacrait tout son temps à ses leçons, répétitions, concerts occasionnels et passages à la télévision, à raison de onze à vingt et une heures quotidiennes. En effet, elle éprouvait le besoin de « mettre les bouchées doubles » par rapport aux autres élèves en raison des difficultés spécifiques de compréhension et de prononciation qui étaient les siennes. En vue d’améliorer cette dernière, elle allait devoir s’astreindre à articuler des mots en tenant un stylo dans sa bouche, aux commissures des lèvres, et ce, pendant toute une semaine. « Certes, je n’atteindrai jamais le niveau de la langue maternelle, mais je n’en tiens pas moins à être la plus professionnelle possible », déclare cette jeune femme de trente-six ans dotée d’une voix généreuse qui porte loin. En 2018, alors qu’elle faisait ses premiers pas sur scène, Laure Mafo a vécu des moments inou-bliables lorsqu’elle a chanté au palais de l’Élysée à l’occasion de la rencontre au sommet qui se tenait entre le président coréen Moon Jae-in et son homologue français Emmanuel Macron. Un an plus tard, cette Française d’origine camerounaise allait fournir une prestation plus mémorable encore à l’ambassade de Corée à Yaoundé, en compagnie de sa professeure et d’autres maîtres du pansori. Au nombre des spectateurs, se trouvaient des membres de sa famille et des dignitaires du régime. « Ma mère ne me regardait pas », se rappelle la chanteuse. « Elle était trop occupée à observer les réactions des autres. Elle ressentait une grande fierté ».Si toutes les oeuvres de pansori intéressent cette interprète par leur histoire comme par les messages dont elles sont porteuses, celle qu’affectionne le plus Laure Mafo s’intitule Heungbuga et s’inspire d’un conte populaire qui a pour personnages principaux un petit garçon pauvre, mais vertueux, et son grand frère cupide. « C’est l’histoire d’une famille et de ses problèmes, comme elles en ont toutes, y compris la mienne. J’en approuve la morale, selon laquelle on est toujours récompensé quand on fait le bien », explique la chanteuse. Par-delà ce morceau, elle nourrit l’espoir d’acquérir la maîtrise de l’ensemble de l’oeuvre d’une durée de trois heures dont il fait partie et de l’interpréter sur les scènes mondiales, tout en enseignant le pansori aux enfants afin de leur procurer un nouveau moyen d’expression, comme cela s’est produit auparavant dans son cas. « À Paris, je me sentais souvent déprimée et incapable de m’exprimer pour une raison ou une autre », avoue-t-elle. « Maintenant, il me suffit de chanter pour avoir aussitôt les idées plus claires. Quand j’aurai des enfants, j’aimerais pouvoir les initier aux beautés de cet art ». Dès qu’elle aborde ce sujet, sa mère en profite pour lui demander si par hasard elle aurait enfin rencontré l’homme de sa vie, ce à quoi elle répond invariablement : « Pas encore ! » L’ambassadrice d’honneur de la Fondation Corée- Afrique qu’est Laure Mafo aime à revêtir un hanbok qui évoque tout à la fois ses racines camerounaises et la culture coréenne qu’elle a faite sienne. Celui qu’elle porte ici se compose d’un boléro aux motifs d’inspiration camerounaise et d’une longue jupe rouge coréenne de style traditionnel. L’année de la pandémie L’année 2020 allait s’avérer des plus éprouvantes pour Laure Mafo non seulement en raison de l’annulation de tous les concerts, mais aussi parce que son visa ne lui permettait pas d’exercer dans d’autres domaines que l’art. En conséquence, elle a entrepris de rester en contact avec son public en créant une chaîne YouTube dont le nom Laurerang Arirang signifie « Arirang avec Laure », ainsi que par le biais de celle de sa professeure intitulée « Bonjour Pansori », sur laquelle elle traduit en français les explications données pendant les leçons. Par ailleurs, l’absence de représentations signifie forcément celle de tout revenu, mais Laure Mafo s’estime chanceuse eu égard à la générosité dont fait preuve sa propriétaire en suspendant son loyer et en l’aidant à subvenir à ses besoins. Cette dame, qu’elle appelle « eonni », c’est-à-dire « grande soeur », est allée jusqu’à lui offrir un hanbok, le vêtement traditionnel coréen, afin qu’elle le porte sur scène. En tant que locutrice de coréen, Laure Mafo qualifie cette langue de courtoise, mais, s’agissant des relations avec la population du pays, elle dit se sentir parfois déconcertée par le comporte-ment de certains, tout en jugeant son vécu globalement positif grâce à l’amabilité des autres. « Mes amis coréens m’ont aussi apporté leur aide à Paris en m’aidant à trouver un logement ou à ouvrir un compte en banque, par exemple ». Tout en ne niant pas que la cuisine française lui manque, en particulier la raclette et les éclairs, elle se console en se régalant de bouillon d’os de boeuf coréen, ce plat aux vertus très appréciées les lendemains de beuverie, quoiqu’elle ne boive pas elle-même. En fin de compte, l’année passée ne lui aura pas été tout à fait défavorable, puisqu’elle lui a per-mis de réaliser un rêve qui lui était cher, à savoir son admission dans la prestigieuse Université nationale des arts de Corée. Si Laure Mafo ne peut que s’en réjouir, l’idée de « redevenir étudiante et de devoir tout traduire » n’est pas sans l’inquiéter, mais le montant des droits d’inscription dans cet établissement la préoccupe plus encore en raison de la situation de détresse financière dans laquelle elle se trouve actuellement, et pour la première fois de sa vie, de son aveu même. «Quand j’entre en scène, je souhaite de tout coeur que le public verra en moi la chanteuse de pansori, et non l’étrangère qui l’interprète». Ne surtout pas regarder en arrière Laure Mafo affirme pourtant n’avoir jamais regretté son choix, hormis pendant la première des deux sessions annuelles de formation intensive au pansori qu’elle a suivies dans une région montagneuse et qui sont connues sous le nom de san gongbu se traduisant littéralement par « études dans les montagnes ». « J’ai bien cru en mourir. La formation commençait à cinq heures du matin et durait toute la journée. Au travail, succédaient les repas et inversement », se rap-pelle-t-elle, et d’ajouter : « Dans les premiers temps, je me demandais ce que j’étais venue faire là, mais par la suite, je me suis aperçue des progrès que j’accomplissais ». À ses yeux, cette formation en montagne se révèle essentielle à l’acquisition d’une bonne voix et d’une technique particulièrement complexe. Aujourd’hui, la jeune femme se fixe pour nouvel objectif de chanter du pansori en français, mais, d’ores et déjà, il lui arrive d’en interpréter à l’aide des deux langues, un exercice plus difficile encore. « La technique n’est pas la même », explique-t-elle. « En coréen, j’ai l’impression de raconter une histoire et, en français, de ne faire que chanter, alors je travaille sur la dimension narrative dans cette langue ». Cependant, quelle que soit la langue, Laure Mafo ne désespère jamais d’atteindre son but : « Quand j’entre en scène, je souhaite de tout coeur que le public verra en moi la chanteuse de pansori, et non l’étrangère qui l’interprète ». Pour le moment, elle espère que la reprise des représentations interviendra dans le courant de l’année et, dans cette perspective, elle entend parfaire sa maîtrise du Heungbuga avant d’aborder une pièce moins connue du répertoire intitulée Sugyeong nang-jaga, à savoir « le chant de la jeune Sugyeong », ce récit chanté d’une histoire d’amour que de rares artistes, dont Min Hye-sung, ont interprétée à ce jour. « Si je pouvais communiquer, ne serait-ce qu’à une seule personne, le bonheur que j’ai ressenti en entendant chanter ma professeure pour la première fois et mon envie de m’initier à mon tour au pansori, alors j’en serais très heureuse ! », conclut la jeune femme.

Un chant beau et triste à la fois

Interview 2021 SPRING 194

Un chant beau et triste à la fois La chanteuse de jazz Nah Youn-sun, dont le nom peut également s’écrire Youn Sun Nah, a acquis sa notoriété en Corée comme en Europe au cours d’une carrière longue et bien remplie, mais la crise sanitaire l’a évidemment amenée à ne pas quitter la Corée. Ce séjour prolongé lui a tout de même fourni l’occasion de travailler aux côtés de musiciens de différentes nationalités pour enregistrer son dernier album intitulé ARIRANG, The Name of Korea Vol.8 et disponible depuis décembre dernier. Nah Youn-sun a assuré la direction musicale de l’album ARIRANG, The Name of Korea, Vol.8, qui présente une version actualisée du chant populaire le plus célèbre de Corée et qu’elle a enregistré avec la joueuse de geomungo Heo Yoon-jeong. Dans le cas de cet album, le travail en ligne que les musiciens ont dû effectuer leur a permis de mieux se concentrer sur les différentes interprétations et sonorités qu’ils allaient livrer. Selon Nah Youn-sun, le chant Arirang peut redonner courage dans les moments difficiles. Quand Nah Youn-sun chante sur scène, le spectateur croirait en-tendre un instrument de musique merveilleux dont les mélodies pleines de finesse et de vivacité pénètrent au plus pro-fond de son être. Ses titres Momento Magico, Asturies, Breakfast in Bagdad, Hurt et bien d’autres révèlent les prouesses mélodiques dont sont capables ses cordes vocales. Chanteuse de jazz renommée en Europe, elle se produit régulièrement dans les plus prestigieux festivals du monde et s’est vu décerner nombre de distinctions, dont celle d’Officier de l’ordre des arts et lettres que lui a remise le ministère de la Culture français. La signature de contrats avec le label allemand ACT en 2008, puis avec la Warner en 2019, est venue confirmer cette forte présence internationale. Nah Youn-sun, qui vit actuellement à Paris, semble privilégier un répertoire où le chant populaire Arirang, dont la célébrité dépasse les frontières nationales, occupe désormais une place plus importante que le blues. « Lorsque j’interprète une chanson française triste, j’y mets encore plus de mélancolie », expliquait-elle un jour. « Car, en Corée, quand on se sépare, on est aussi désespéré que si c’était la fin du monde ». C’est cette sensibilité que je cherche à exprimer par ma façon de chanter. Dans ses septième et huitième albums respectivement intitulés Same Girl et Lento, figurait déjà une interprétation d’Arirang, que l’artiste allait aussi chanter lors de la cérémonie de clôture des Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi, en 2014. Dernièrement, elle a de nouveau mis ce chant à l’honneur en enregistrant ARIRANG, The Name of Korea Vol.8, dont elle a assuré la direction musicale et qu’elle a consacré exclusivement à ce titre maintes fois repris et décliné avec des variations diverses. D’une durée de trente-cinq minutes, cette nouvelle livraison ne comporte pas moins de six versions inédites différentes interprétées en compagnie d’artistes de divers pays, dont l’une réunit Park Kyung-so [Kyung-so Park] au gayageum et le Britannique Andy Sheppard au saxophone, et une autre, Heo Yoon-jeong [Yoon Jeong Heo] au geomungo et le trompettiste norvégien Mathias Eick. Qu’apporte de nouveau cette reprise ? L’année 2020 s’est avérée très difficile pour tous, comme vous le savez, en raison de la pandémie de COVID-19. Dans le domaine de la musique, en entraînant l’annulation de presque tous les rendez-vous, elle a plongé dans la détresse des interprètes, sociétés de production, agences art ist iques et bien d’autres personnes concernées, sans pour autant les décourager totalement. Chacun a fait sienne la consigne « Continuez de créer » et, pour ma part, je constate que cet état d’esprit constructif m’a été très bénéfique. Mon propos n’était pas de rendre joyeux ou de susciter de vains espoirs par une interprétation chaleureuse, mais, au contraire, de donner la lecture la plus belle et triste qui soit, à l’image du monde d’aujourd’hui. Ce point de vue faisant l’unanimité, nous nous sommes attelés à la tâche et, en le faisant, nous avons ressenti les effets bienfaisants de notre travail de création. De quels musiciens souhaitiez-vous vous entourer ? Avant tout, je recherchais des artistes animés d’un esprit d’équipe et réceptifs à la signification profonde de ce chant. C’était le cas d’Andy Sheppard, qui avait déjà travaillé avec Park Kyung-so pour le Festival de K-musique qui se tient en Grande-Bretagne. Par le passé, j’avais déjà chanté en duo avec Mathias Eick et je connaissais ses multiples talents d’instrumentiste. Trompette, contrebasse, batterie, piano et même des instruments électroniques : c’est un musicien qui peut jouer de tout. [Par ses nombreuses tournées européennes, Nah Youn-sun a permis à Arirang de faire son entrée dans le répertoire du jazz, comme en témoigne l’album Good Stuff qu’ont enregistré le pianiste finlandais Iiro Emil Rantala et le guitariste suédois Ulf Wakenius et qui comporte un morceau intitulé Seoul reprenant les bases mélodiques de la version propre à la région de Myriang. À partir des années 2000, ce dernier musicien continuera de travailler sur son interprétation, tout en abordant celle des versions régionales de Jindo et de Jeonseon, sans pour autant renoncer à son étroite collaboration avec la chanteuse coréenne]. Que pensent les musiciens étrangers d’Arirang ? En tout premier lieu, ils l’apprécient sur le plan mélodique. Le tromboniste suisse Samuel Blaser, par exemple, qui joue avec le duo CelloGayageum dans ARIRANG-19, après que je lui ai fait découvrir toutes ses versions régionales, en a été si impressionné qu’il m’a aussitôt envoyé toute une série de variations sur ce thème. À vos yeux, comment s’explique cette fascination ? Je crois pouvoir dire qu’elle tient à la puissance qui émane toujours des chants populaires de style minyo, mais, chez les étrangers, elle provient aussi d’un effet de nouveauté, toute découverte musicale éveillant le plus souvent l’intérêt. Arirang est d’une construction simple, mais il a aussi la particularité d’être très rythmé, d’où la possibilité de l’adapter à différents genres musicaux, notamment au jazz. De toute façon, ce que ressentent les musiciens, ils peuvent l’exprimer de cent manières différentes, mais, la plupart du temps, ils s’intéressent surtout aux rythmes irréguliers à cinq ou sept temps. La réalisation à distance de cet album a-t-elle posé des problèmes ? Comme la pandémie interdisait tout rassemblement et que nous nous trouvions très loin les uns des autres, le travail a débuté exclusivement avec les musiciens coréens, chacun d’entre eux créant et enregistrant son interprétation personnelle d’Arirang. Ils ont ensuite fait parvenir l’aboutissement de leurs travaux aux musiciens étrangers, soit directement, soit par mon intermédiaire, au moyen d’e-mails, de messages instantanés ou d’affichages sur les réseaux sociaux, puis les destinataires ont écouté les fichiers et envoyé en retour les morceaux instrumentaux. Bien entendu, le tout n’était pas chose aisée, car ne pouvant être accompli en une seule étape. Il nous a fallu recommencer maintes fois ces opérations dans un sens et dans l’autre, au fur et à mesure que nous retravaillions chaque pièce, avant de parvenir à un résultat qui satisfasse tout le monde. En dépit du décalage horaire, nous avons pu mettre en commun nos compositions respectives, comme dans un travail de collaboration, et, pour ma part, je me suis même chargée du montage final de quelques morceaux. Étant privée de vos déplacements habituels, comment avez-vous vécu cette année 2020 ? Jamais je n’avais passé autant de temps avec mes parents. Je faisais à l’occasion un saut à mon domicile, comme si je séjournais à l’hôtel. J’avoue m’être parfois sentie déprimée ou anxieuse et il m’arrivait de me dire : « Voilà où m’a menée ma vie ! » Ma sensibilité me faisait souffrir cruellement de cette situation. Dans mon entourage, on disait que les réseaux sociaux pouvaient être d’une grande aide, mais je n’ai pas tenu compte de ce conseil. Dans les premiers temps, je préférais m’occuper au ménage ou au rangement et rester auprès de mes parents sans écouter de musique, puis j’ai recommencé à le faire, ce qui m’a surtout permis de redécouvrir celle de l’Europe. J’écoutais chaque album comme si c’était la bande-son d’un film et ceux de Stevie Wonder ou d’Herbie Hancock me plongeaient dans l’euphorie, puis je me suis rendue compte que tous contaient une longue histoire, avec un début et une fin, au fil de leurs morceaux que je savourais dans le calme de mon domicile. Dans ces circonstances, j’ai aussi pris conscience de l’importance que revêt l’ordre dans lequel sont présentées ces différentes parties, mais aussi du véritable pouvoir de guérison que détient l’art, dont la musique, alors j’ai demandé à tous ceux qui travaillaient à notre nouvel album de ne pas composer de chansons courtes, mais au contraire aussi longues que possible en y mettant tout ce qui leur passait par la tête. Artistes ayant participé à la création de l’album (de haut en bas et de gauche à droite) : Coréenne Heo Yoon-jeong au geomungo, l’Italien Michele Rabbia à la batterie, le Britannique Andy Sheppard au saxophone, la chanteuse coréenne de minyo de Gyeonggi Kim Bora, l’accordéoniste français Vincent Peirani, Heo Yoon-jeong, joueuse de geomungo, le flûtiste français Joce Mienie, la joueuse coréenne de daegum Lee Aram, ainsi que la chanteuse coréenne de pansori Kim Yulhee, la joueuse de gayageum Park Kyungso, également coréenne, le Norvégien Mathias Eick à la trompette et le percussionniste coréen Hwang Min-wang. Le duo coréen CelloGayageum et le tromboniste suisse Samuel Blaser y sont aussi intervenus, mais ne figurent pas parmi ces clichés. «Arirang est d’une construction simple, mais il a aussi la particularité d’être très rythmé, d’où la possibilité de l’adapter à différents genres musicaux, notamment au jazz». Cet album pourrait aussi fournir un fond sonore agréable pendant des activités effectuées à domicile telles que le yoga. Effectivement, car il n’exige pas une concentration absolue et parce que l’on peut même l’écouter en vaquant à d’autres occupations, voire en ne faisant rien. Néanmoins, je conseille à ceux qui disposent de suffisamment de temps et de place de s’y plonger entièrement pour mieux l’apprécier. Ils auront alors l’impression de regarder un long-métrage. Quels sont vos projets pour l’année en cours ? En ce moment, je travaille sur un nouvel album qui sera le second que je fais chez Warner Music et le onzième de ma carrière, alors j’espère pouvoir repartir à New York et Los Angeles pour l’enregistrer d’ici à avril prochain. J’envisage aussi un retour à la musique acoustique, mais rien n’est encore décidé, car j’attends avec impatience de la voir se renouveler. Moyennant une amélioration suffisante de la situation sanitaire, la dizaine de représentations que j’avais pro-grammées en Europe pourraient alors avoir lieu, mais, quoi qu’il advienne, je souhaite sincère-ment que cette année se déroule dans de meilleures conditions pour tous les musiciens et autres artistes.

Review

LIVRES ET COMPAGNIE

Books & more 2021 SUMMER 108

LIVRES ET COMPAGNIE Une étude traitant enfin d’une importante époque de l’histoire de l’art coréen Korean Art – From the 19th Century to the Present(L’art coréen - Du XIXe siècle à nos jours) Charlotte Horlyck, 2017, Reaktion Books, Londres, 264 pages, 60 $ Comme le précise l’auteur de cet ouvrage, celui-ci ne prétend pas constituer un « texte encyclopédique défini¬tif » retraçant l’évolution de l’art coréen au cours de ces cent dernières années. L’auteur se centre, au contraire, sur les événements de cette période tumultueuse de l’histoire du pays tout en mettant en lumière les liens qui ont toujours uni l’art à la recherche d’une identité coréenne.Son premier chapitre porte sur ces dernières années du royaume de Joseon où le pays entamait sa moder¬nisation et où l’art embrassait toujours plus une voca¬tion politique. Dans un deuxième chapitre, qui évoque l’époque coloniale, l’auteure montre comment l’art, après avoir été l’apanage des élites, allait peu à peu se démocratiser. Le chapitre suivant est consacré au genre du réalisme socialiste, qui a fait son apparition dans l’art nord-coréen après la Seconde Guerre mondiale, sous l’impulsion de l’idéologie prônée par Kim Il-sung. C’est cette même période qu’aborde le quatrième chapitre, en parallèle avec le précédent, mais pour s’intéresser, cette fois, à la manière dont a évolué l’art en Corée du Sud, où l’art abstrait allait rapidement occuper une place de premier plan. Quant au cinquième chapitre, il présente une forme d’art populaire spécifiquement coréenne, dite minjung, c’est-à-dire « l’art du peuple », qui a marqué de son influence les années 1970. Enfin, le sixième et dernier chapitre analyse la vision nouvelle de l’art qui est celle des artistes coréens de ces dernières décennies.Ces différentes parties composent un précieux état des lieux de l’art coréen à une époque de l’histoire qui ne peut qu’éveiller l’intérêt, outre que cet ouvrage figure parmi les rares écrits qui ont paru en langue anglaise dans ce domaine. L’insondable abîme des relations humaines Bluebeard’s First Wife(La première femme de Barbe bleue) Ha Seong-nan, traduit par Janet Hong, 2020, Open Letter Books, New York, 229 pages, 15,95 $ Ce recueil de nouvelles de Ha Seong-nan plonge le lecteur au plus profond des relations humaines pour lui en révéler la part d’ombre. Dans une écri¬ture souvent onirique et pleine de lyrisme, elle brosse le tableau de situa¬tions de perte, d’isolement ou de désespoir en s’affranchissant des rigidités d’une structure narrative au profit d’un entrecroisement de bavardages des¬tiné à suggérer plutôt qu’à affirmer. L’effet produit par le récit se situe donc à un niveau foncièrement émotionnel qui permet de partager les peines et souffrances des personnages.Ceux-ci témoignent le plus souvent d’un rapport complexe au monde qui les entoure, lequel se présente ici non plus comme une force cruelle et impersonnelle écrasant impitoyablement les individus de sa puissance, mais comme un ensemble d’êtres parmi lesquels certains ont la vie en hor¬reur. Il s’agit de cet « Autre » qui peut prendre la forme d’enfants courant dans l’appartement du dessus ou de braconniers venus de la ville et terro¬risant un petit village de montagne, ou encore du groupe d’amis louches d’un fiancé. Dans d’autres cas, les personnes en question se situent dans l’entourage direct, tels les maris, femmes ou enfants. Cependant, que l’Autre soit proche ou éloigné, les différents récits ont pour thème com¬mun l’incapacité de le connaître réellement. Ceux que vous pensions com¬prendre le mieux recèlent parfois de sombres secrets, à moins que ce ne soit nous qui ne souhaitions pas les découvrir afin de vivre dans une rassu¬rante illusion.Par leur comportement, les personnages eux-mêmes semblent corro¬borer cette dernière interprétation, à l’instar de ce policier de Séoul qui se voit affecter dans un village isolé de montagne dont il trouve les habitants étranges et impénétrables, ce qui ne l’incite guère au moindre effort d’in¬tégration. Il y a aussi ce couple qui, recherchant un cadre de vie idyllique, s’installe à la périphérie de Séoul dans une maison avec pelouse où gam¬bade un chien dont ils se soucient plus que de leur fils cloué dans son fau¬teuil roulant par un handicap. Dans ces personnages, se reflète la tendance humaine à fuir tout ce qui ne répond pas à ses rêves ou à ses attentes. Si de tels personnages ne peuvent guère être qualifiés de sympathiques, pour autant, ils n’en demeurent pas moins humains au bout du compte.Ce recueil a aussi pour fil conducteur l’idée de « périphérie » concré¬tisée par le lieu de l’action situé soit sur le pourtour de la capitale, soit au-delà, en pleine campagne, ceux des récits qui commencent dans une ville finissant souvent ailleurs. Différentes raisons peuvent expliquer cette migration périphérique, à commencer bien sûr par le désir de fuir le rythme trépidant de la ville, mais aussi, tout simplement, la nécessité. Dans tous les cas, néanmoins, ceux qui font ce choix entrent dans un espace liminal incertain qui échappe aux règles de la vie en société, tels ces néo-ruraux devenus braconniers. Outre cet exemple très révélateur du phénomène, nombre d’autres émaillent la plupart des récits.Ceux-ci laissent le lecteur perplexe, mais ils lui fournissent aussi nombre de sujets de réflexion et l’inciteront à autant de voyages et décou¬vertes en s’abstenant d’en révéler le but, voire de prétendre qu’il n’en existe qu’un. Charles La Shure Professeur au Département de langue et littérature coréennes de l’Université nationale de Séoul

Toutes les étoiles de la nuit

Art Review 2021 SUMMER 112

Toutes les étoiles de la nuit Dans la Corée pauvre des années 1930 à 1950, écrivains et artistes coréens ont poursuivi leur oeuvre de création, malgré les difficultés, grâce à l’entraide et au soutien de leur entourage, comme le montre une exposition d’une qualité exceptionnelle qui se déroule actuellement au Musée national d’art moderne et contemporain qu’abrite le palais de Deoksu situé à Séoul. /p> Nature morte à la poupée, Gu Bon-ung (1906-1953), 1937. Huile sur toile, 71,4 cm × 89,4 cm. Musée d’art Leeum Samsung. Sous le joug que lui imposait son colonisateur japo¬nais dans les années 1930, la Corée a connu l’une des périodes les plus sombres de son histoire, mais aussi une modernisation et des mutations sociales parti¬culièrement rapides à Gyeongseong, l’actuelle Séoul. De luxueux grands magasins ont ouvert leurs portes et, dans les rues bitumées où circulaient tramways et voitures, flânaient les modern boys vêtus à l’occidentale et les modern girls portant chaussures à talons hauts.Dans cette ville dont l’atmosphère alternait entre le désespoir provoqué par de dures réalités et un romantisme né de la modernité, vivaient aussi nombre d’artistes et écri¬vains qui fréquentaient les nouveaux cafés du centre-ville, dits dabang, Ils n’y accouraient pas seulement pour se désaltérer, car, dans ces lieux au décor exotique et aux sen¬teurs fortes de café, ils discutaient des derniers mouvements avant-gardistes en écoutant chanter Caruso. Les cafés et l’avant-garde artistique 식La pauvreté et la détresse dans lesquelles était plongé le pays colonisé de ces artistes et écrivains n’entamaient en rien leur créativité, car l’esprit de fraternité et d’entraide qui les animait en ces heures sombres entretenait la flamme de la création et permettait la recherche commune d’une nou¬velle voie.Consacrée à ces années de « romantisme paradoxal », l’exposition temporaire intitulée Rencontre de l’art et de la littérature coréennes à l’ère moderne que propose actuelle¬ment le Musée national d’art moderne et contemporain situé au palais de Deoksu, dans le centre de la capitale, attire nombre de visiteurs en dépit des contraintes de distance physique imposées par la pandémie de Covid-19.Comme son titre l’indique, cette manifestation évoque les échanges et influences réciproques qui vinrent nour¬rir la création artistique et littéraire, tous genres confon¬dus, et permirent l’expression d’un idéal esthétique. Des oeuvres dues à une cinquantaine d’artistes et d’écrivains y sont réparties sur quatre grands volets thématiques. Intitu¬lé Convergence et avant-garde, le premier porte sur le Café Jebi, c’est-à-dire « de l’hirondelle », qui appartenait au célèbre poète, romancier et essayiste Yi Sang (1910-1937) et accueillait de nombreux artistes et écrivains. Après une formation d’architecte, Yi Sang exerça quelque temps cette profession au sein de l’Office des travaux publics du gou¬vernement général de Corée, puis il démissionna suite à un diagnostic de tuberculose. Notamment auteur de la nouvelle Les ailes et du poème expérimental Vue à vol de corbeau, ce célèbre écrivain surréaliste figure parmi les pionniers de la littérature coréenne moderne des années 1930.Quant au café Jebi, il ne se distinguait par rien de par¬ticulier, hormis un autoportrait de Yi Sang et quelques tableaux de son ami d’enfance, le peintre Gu Bon-ung (1906-1953) que l’homme avait accrochés aux murs nus du local. D’une apparence modeste et sans grande déco¬ ration, il n’en devint pas moins le lieu de prédilection des artistes pauvres, tels Gu Bon-ung, mais aussi le romancier Park Tae-won (1910-1986), ce très bon ami de Yi Sang, ou le poète et critique littéraire Kim Gi-rim (1908-?), pour ne citer que quelques-uns d’entre eux. Ceux qui s’y réu-nissaient ne parlaient pas seulement d’art et de littérature, mais aussi des dernières oeuvres et tendances apparues dans d’autres genres tels que le cinéma ou la musique. Ainsi, aux yeux des clients de cet établissement, celui-ci ne se limi¬tait pas à un lieu où se retrouver, mais constituait un labo¬ratoire d’idées propice à l’acquisition de connaissances et à l’inspiration mutuelle. Les références d’alors avaient pour nom Jean Cocteau, dont Yi Sang avait affiché des extraits de poèmes, ou René Clair, au sujet duquel Park Tae-won com¬posa son Conte tiré du cinéma : Le dernier milliardaire, qui parodie la pièce de théâtre satirique Le dernier milliardaire (1934) traitant du fascisme.De ces différents artistes et des relations qui les unis¬saient, les oeuvres présentées par cette exposition gardent de remarquables traces, notamment ce Portrait d’un ami (1935), lequel n’est autre que Yi Sang. En dépit d’une diffé¬rence d’âge de quatre années, les deux amis restèrent fidèles après leur rencontre à l’école. À la mort de Yi Sang à l’âge de 27 ans, Gu Bon-ung pleura l’écrivain trop tôt disparu et publia son premier recueil d’oeuvres en 1949, de même que ce dernier avait illustré la couverture de son premier recueil de poèmes, Carte météorologique, édité en 1936. C’est éga¬lement à Yi Sang que sont dues les illustrations d’une nou¬velle de 1934 de Park Tae-won, Une journée du romancier monsieur Kubo, qui parut à l’origine sous forme de feuille¬ton dans le quotidien Joseon Jungang Ilbo. En alliant l’écri¬ture originale de Park Tae-won avec le style surréaliste des dessins de Yi Sang, cette oeuvre créait une idiosyncrasie particulière qui plut fortement aux lecteurs. Autoportrait de Hwang Sul-jo (1904-1939), 1939. Huile sur toile, 31,5 cm × 23 cm. Collection particulière.Hwang Sul-jo, qui appartenait au même groupe d’artistes que Gu Bon-ung, s’est distingué par l’originalité de son style et a excellé dans différents genres dont la nature morte, la peinture paysagère et les portraits. Il réalisa cet autoportrait l’année même de sa mort survenue à l’âge de 35 ans. Dans sa deuxième salle, l’exposition présente des imprimés d’art, des livres aux superbes couvertures et des revues illustrées par des artistes de renom, qui furent pour la plupart édités par des sociétés de presse dans les années 1920 à 1940. Cheongsaekji [papier bleu], Vol. 5, mai 1939 (à gauche). Cheongsaekji, Vol. 8, février 1940.Cheongsaekji, dont le premier numéro parut en juin 1938 et le huitième et dernier, en février 1940, fut une revue d’art particulièrement exhaustive qui, sous la direction de Gu Bon-ung, traita de nombreux sujets portant sur la littérature, le théâtre, le cinéma, la musique et les beaux-arts sous la plume de grands écrivains qui rédigeaient des articles de haute qualité. La poésie et la peinture L’illustration d’oeuvres de fiction publiées sous forme de feuilletons garantissait aux artistes un revenu régulier, aussi éphémère fût-il, tout en permettant aux journaux de se faire l’écho des goûts de la population comme des tendances artistiques. Nombre d’exemples en sont donnés dans la deu¬xième salle de l’exposition qui, telle une bibliothèque bien rangée, réunit livres, journaux, magazines et autres impri¬més périodiques publiés entre les années 1920 et 1940. Inti-tulé Un musée construit sur du papier, ce deuxième volet permet de parcourir les pages des romans feuilletons qui parurent dans divers journaux et s’agrémentèrent des des¬sins de douze illustrateurs différents, dont Ahn Seok-ju (1901-1950).Dans certains cas, ces quotidiens se complétaient d’unmagazine où paraissaient des poèmes illustrés qui consti¬tuèrent un genre nouveau, dit « hwamun », à l’instar du célèbre texte de Baek Seok (1912-1996), Natasha, l’âne blanc et moi, que composa l’auteur en 1938 et qui s’enri¬chit d’illustrations dues au peintre Jeong Hyeon-ung (1911- 1976). Commençant par ces vers : « Ce soir, la neige tombe à l’infini / car l’homme pauvre que je suis / aime la belle Natasha », il est bordé de marges orange et blanches quirappellent le ton étrange de ce poème évoquant le senti¬ment de vide. Il parut dans le magazine littéraire Yeoseong [femmes] qu’avaient fondé les deux hommes à titre de sup¬plément du quotidien Chosun Ilbo.Une grande amitié allait finir par naître entre ceux qui n’étaient au départ que de simples confrères, à savoir l’au¬teur de nombreux poèmes au style original tout empreint de lyrisme et de couleur locale, et son illustrateur diligent. De temps à autre, ce dernier s’accordait quelques instants pour observer l’écrivain assis à ses côtés tandis qu’il s’absorbait dans la narration d’un récit. Dans un court article intitulé Monsieur Baek Seok, que publia en 1939 le magazine Munjang [écriture], Jeong Hyeon-ung fit l’éloge de ce poète « beau comme une statue » et le représenta accompagné de sa signature dans l’illustration qu’il réalisa. Ces liens d’amitié allaient survivre à sa démission de Yeo¬seong et à son départ pour la Mandchourie en 1940, comme en témoigne l’envoi d’un poème intitulé À Jeong Hyeon-ung - Du nord du pays qu’il effec¬tua de là-bas. En 1950, au lendemain de la partition de la péninsule coréenne, Jeong Hyeon-ung gagna la Corée du Nord et y retrouva Baek Seok. Par la suite, il allait rassembler plusieurs poèmes de ce der¬nier dans un recueil sur la quatrième de couverture duquel figurait le nouveau portrait qu’il avait réalisé du poète en le représentant sous un aspect plus mûr que pour Monsieur Baek Seok. Natasha, l’âne blanc et moi, Baek Seok (1912-1996) et Jeong Hyeon-ung (1911-1976), Adamungo.Ce poème agrémenté d’illustrations parut dans le numéro de mars 1938 du magazine Yeoseong publié par le Chosun Ilbo. Fruit d’une collaboration entre le poète Baek Seok et le peintre Jeong Hyeon-ung, cette oeuvre illustre bien les nombreux échanges auxquels s’adonnèrent peintres et écrivains adeptes d’un genre artistique nouveau dit hwamun, c’est-à-dire « écriture illustrée ». La famille du poète Ku Sang, Lee Jung-seop (1916-1956). 1955, crayon et huile sur papier, 32 cm × 49,5 cm. Collection particulière.Au lendemain de la guerre de Corée, Lee Jung-seop séjourna quelque temps chez le poète Ku Sang et représenta cette scène de bonheur familial qui lui rappelait cruellement les siens restés au Japon. Couvertures de numéros de la revue Hyeondae Munhak [littérature contemporaine] créée en janvier 1955,qu’illustrèrent des artistes aussi célèbres que Kim Whanki (1913-1974), Chang Uc-chin (1918-1990) ou Chun Kyung-ja (1924-2015). Les écrits d’artistes Sur le thème « Communauté d’artistes et d’écrivains à l’ère moderne », la troisième salle de l’exposition, qui traite de l’époque s’achevant dans les années 1950, évoque les relations que tissèrent entre eux les artistes et écrivains d’alors. Figure charnière de ce réseau, Kim Gi-rim assurait aussi le lien avec les artistes des générations suivantes grâce au point de vue priSon vilégié dont il disposait de par sa profession de journaliste. De sa propre initiative, il se mettait en quête de nouveaux talents pour les faire connaître au public par ses critiques. Plus tard, le poète et homme d’affaires Kim Gwang-gyun (1914-1993) allait prendre la relève en fournissant un sou¬tien financier aux artistes les plus talentueux et il était donc logique que nombre d’objets issus de sa collection privée soient exposés dans cette salle.Pour la plupart, les visiteurs ne manquent pas de s’ar¬rêter devant le célèbre tableau La famille du poète Ku Sang que peignit Lee Jung-seop (1916-1956) en 1955. L’ar¬tiste, qui y est aussi représenté, semble observer avec envie la famille de Ku Sang, car il faut savoir qu’il était séparé depuis la guerre de sa femme et de ses deux fils, les ayant envoyés vivre au Japon en raison de son extrême détresse financière. Alors qu’il avait espéré pouvoir les y rejoindre grâce au produit de la vente de ses oeuvres, la seule expo¬sition privée qu’il mit sur pied à grand peine ne lui permit pas de recueillir les sommes escomptées pour ce faire. Aux côtés de ce tableau, sont exposées des lettres que lui envoya son épouse japonaise pour rappeler une histoire familiale tragique et la mort solitaire que connut cet artiste de génie malade et appauvri.L’exposition prend fin dans sa quatrième salle consa¬crée aux « Écrits et peintures d’artistes littéraires », en l’occurrence six d’entre eux qui témoignèrent d’excep¬tionnelles qualités littéraires, tels Chang Uc-chin (1918- 1990), qui affectionnait la beauté simple des objets de tous les jours ou Park Ko-suk (1917-2002), qui resta toute sa vie un amoureux de la montagne, tandis que Chun Kyung-ja (1924-2015) est très appréciée du public pour sa peinture colorée et ses essais au ton très sincère. Dans ce dernier volet, les visiteurs découvriront également quatre tableaux dus à Kim Whanki (1913-1974) et, en contemplant de près le microcosme créé par les myriades de points qui enva¬hissent la toile, ils devineront le nom de tous les artistes et écrivains qu’ils auront rencontrés grâce à cette exposi¬tion : autant de créateurs talentueux enfin réunis qui, tels les étoiles au ciel, illuminèrent avec éclat des heures sombres de l’histoire coréenne. “18-II-72 #221”, Kim Whanki, 1972. Huile sur toile, 49 cm × 145 cm. Collection privée.Féru de littérature et ami de nombreux poètes, Kim Whanki publia plusieurs essais illustrés dans différentes revues. Au soir de sa carrière,en cette fin de la première moitié des années 1960 où il vivait à New York, sa peinture évolua vers des formes d’expression abstraitescaractérisées par des motifs composés de points et empreints de lyrisme. Déjà, il évoquait cette évolution dans la correspondance qu’ilentretenait avec le poète Kim Gwang-seop (1906-1977).

A Story for a Little Spare Time

Books & more 2020 SPRING 203

A Story for a Little Spare Time A Story for a Little Spare Time ‘Milena, Milena, Ecstatic’ By Bae Suah, Translated by Deborah Smith, 36 pages, £6.99, Norwich: Strangers Press [2019] “Milena, Milena, Ecstatic” is a short story by Bae Suah, an author who has had significant exposure in the English-speaking world in recent years thanks to the efforts of translator Deborah Smith. This latest work is published in chapbook form as part of the Yeoyu Series from Strangers Press. Yeoyu is a somewhat difficult-to-translate Korean word that can mean “leisure” or “ease,” or can refer to anything of which one might have plenty to spare. The moniker seems appropriate as the story can be read in a bit of spare time, though a thoughtful reader may also wish to ponder and even revisit it. We are introduced to the protagonist, Hom Yun, as he is in the process of making his typical breakfast, and one characteristic stands out immediately: Hom is a creature of habit. As with all aspects of personality, there are two sides to this. On the one hand, this is a character trait of one who finds comfort in the familiar and the routine, who perhaps shuns new and strange experiences. Taken to the extreme, such an individual might even be called boring. On the other hand, though, such a person may be steadfast, strong-willed and disciplined. Rarely, of course, is one exclusive of the other, and so it is with Hom. We learn more about Hom as the story goes on, such as the fact that he likes to read. But he is a particular type of reader, dipping into the various books he keeps in different locations around his house, leaping lightly from one to another at various times – the trait of one not hidebound to routine, but open to a variety of experiences. And yet there is still order here, as he prefers to read certain types of books in certain locations, such as books of plays when he visits a café for his usual drink, an espresso. Into this eclectic yet well-ordered life, Bae injects the occasional element of randomness, such as the silver horse without a rider that Hom encounters during his morning jog, or the mysterious book he finds as he reaches for something to read while relaxing in a lukewarm bath, a book of which he has no knowledge or recollection – and from which part the story’s title is drawn: “Letters to Milena.” It is when Hom begins to interact with others, though, that the story deepens. For the first quarter of the story, we see only the world through Hom’s eyes, but when we begin to see Hom through the world’s eyes, it is almost as if we are seeing a different person. In the latter half of the work, we find Hom at the edge of a great journey, and after a seemingly chance encounter he is faced with a choice. Which door will he step through? If you are looking for something to read in those spare moments when you have a little bit of “yeoyu,” this is a story that might be just right for filling that space. Verse of Healing from an Abandoned Princess ‘Bari’s Love Song’ By Kang Eun-Gyo, Translated by Chung Eun-Gwi, 74 pages, $14.00, South Carolina: Parlor Press [2019] This collection of poetry by Kang Eun-gyo references in its title a famous figure from Korean folklore and shamanism, Bari Gongju, the abandoned princess. Bari follows what at first appears to be a typical hero’s journey: she is abandoned by her parents, goes on a mystical adventure, and returns in heroic fashion. Yet Bari is abandoned not because she poses a threat but because she fails to be born as a male heir, and her heroic journey to the spirit world is undertaken to bring healing and life to the very parents who abandoned her. For this reason, she is cherished by shamans and her tale is sung as an important part of their rituals. The connection between Kang’s poetry and shamanism, however, goes beyond the title of the book. Although this is not noted in the translation, a number of lines scattered throughout the poems have been pulled from or inspired by shamanic ritual songs. Unwrapping the significance of this would take far more words than this review can spare, but suffice it to say that Korean shamanism, while naturally dealing with the meeting of the human, natural and spirit worlds, is first and foremost concerned with the practical human matters of healing pain, suffering and sorrow. In the same way, Kang’s poetry is a verse of healing, tearing down distinctions and challenging expectations. Inanimate objects are personified and given new life; intangible things are endowed with physical, tangible forms. What might seem mundane and ordinary is made visceral and extraordinary. The poetry may seem inscrutable at times (and is unfortunately marred by the occasional awkward translation and a lack of thorough proofreading), but this should only encourage closer examination – both of the poetry and of ourselves. “Bari’s Love Song” is a tune that will linger for quite some time. Wanna Know More Than Just K-Pop? ‘Indieful ROK’ indiefulrok.com “Indieful ROK” (indiefulrok.com), now in its second incarnation, was originally founded in 2008 by Swedish music fan Anna (helikoppter) and orienkorean (who left the website later that year). Although Anna had been a fan of groups like H.O.T. and Turbo in the late 90s, in the 2000s she discovered that Korean music was much more than the seemingly ubiquitous K-pop, and that there was in fact a healthy Korean indie scene. In 2012 she took a two-year break to write for the website “koreanindie.com,” following which she launched “Indieful ROK.” Although the new version of the site is not as frequently updated as the original was, Anna and others still post about the goings on in the indie scene. If you are looking to expand your knowledge of Korean pop music, this website is a good place to start. All of the old posts are still available in the archives, including interviews with musicians and other figures in the industry, commentaries on various television programs that feature indie music, and updates on music awards and competitions (including the latest posts on the 2020 Korean Music Awards). If your knowledge of Korean music is limited to K-pop, who knows – you just might learn about your next favorite artist or band here.

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